Le Projet 1619 du New York Times

Nikole Hannah-Jones, Shell Oil et les massacres en Afrique

Par Trévon Austin et Bill Van Auken
20 décembre 2019

Le mercredi 11 décembre, Nikole Hannah-Jones, auteure principale du «1619 Project» (Projet 1619) du New York Times, a prononcé un discours à Houston pour inaugurer la série de conférences de l'Emancipation Park Conservancy sur l'«expérience noire».

Cette apparition s'inscrivait dans le cadre d'une tournée nationale de conférences au cours de laquelle Hannah-Jones fait la promotion du «recadrage» de l'histoire des États-Unis dans le cadre du Projet 1619, une lutte raciale sans fin des Blancs contre les Afro-Américains. La Révolution américaine de 1775 à 1783 et la guerre de Sécession de 1861 à 1865, selon Hannah-Jones, étaient des événements frauduleux, sans rapport avec la lutte pour l'égalité et la destruction éventuelle de l'esclavage. George Washington, Thomas Jefferson et Abraham Lincoln étaient des hypocrites racistes voués à la défense de la suprématie blanche.

L'apparition d'Hannah-Jones au Texas a été parrainée par la Shell Oil Company, basée à Houston. Il s'agit de la filiale américaine du géant pétrolier et gazier Royal Dutch Shell, qui est confrontée à l'indignation du public international face à son implication dans des violations massives des droits de l'homme dans le pays africain du Nigeria. Les protestations se sont concentrées sur la collaboration de Shell avec le gouvernement nigérian dans la répression de l'ethnie Ogonie. L'entreprise fait actuellement face à de multiples procès pour sa complicité dans l'assassinat de milliers de personnes, y compris la pendaison du célèbre écrivain et militant environnementaliste ogoni Ken Saro-Wiwa par la dictature nigériane en 1995.

Affiche pour l'événement de Houston

Hannah-Jones ne ménage pas ses efforts pour condamner les manquements moraux des révolutionnaires démocratiques des XVIIIe et XIXe siècles. Elle peut à peine contenir son mépris pour ceux qui n'ont pas réussi à sauter hors de l'époque historique dans laquelle ils ont vécu et à embrasser la rhétorique de la politique identitaire de la classe moyenne du XXIe siècle. Mais le code d'éthique impitoyable qu'elle impose aux personnages historiques du passé ne semble pas s'appliquer à elle-même. Sa boussole morale personnelle ne semble pas fonctionner.

L'histoire de Shell en Afrique fait de la société un paria international depuis longtemps. Dans les années 1980, elle a été décrite comme «la pire entreprise collaboratrice» de l'apartheid en Afrique du Sud, violant systématiquement les sanctions pour fournir du pétrole qui alimentait l'appareil répressif du régime raciste. Elle a également mené des opérations minières dans le pays, notamment à la mine de charbon de Rietspruit, où des grévistes ont été battus et contraints de reprendre le travail à la pointe du fusil. Son soutien à l'apartheid a provoqué un mouvement de boycottage international contre le géant pétrolier.

Il y a tout juste deux ans, Amnesty International a publié un rapport de 89 pages intitulé «Une entreprise criminelle? L'implication de Shell dans les violations des droits de l'homme au Nigeria dans les années 1990». Sur la base des témoignages des survivants, des documents internes de l'entreprise et des procès-verbaux des réunions entre Shell et les forces de sécurité nigérianes, Amnesty International a déclaré dans son rapport :

En novembre 1995, l'État Nigerian a arbitrairement exécuté neuf hommes à l'issue d'un procès manifestement injuste. Les exécutions ont conduit à une condamnation mondiale. Les États-Unis et l'Union européenne ont imposé des sanctions au Nigeria, et le groupe des pays du Commonwealth a suspendu l'adhésion du pays. Officiellement accusés de meurtre, ces hommes avaient en fait été jugés pour avoir confronté le géant pétrolier anglo-néerlandais Shell, en raison de son impact dévastateur sur la région de l'Ogoniland du delta du Niger, producteur de pétrole du Nigeria.

Ces exécutions ont été le point culminant d'une campagne brutale menée par l'armée nigériane pour faire taire les protestations du Mouvement pour la survie du peuple ogoni (MOSOP), dirigé par Ken Saro-Wiwa, un des hommes exécutés. MOSOP a déclaré que d'autres se sont enrichis avec le pétrole pompé sous leur sol, tandis que la pollution par les déversements de pétrole et le torchage

de gaz a «conduit à la dégradation complète de l'environnement ogoni, transformant notre pays en une catastrophe écologique». En janvier 1993, MOSOP a déclaré que Shell n'était plus autorisée à opérer en Ogoniland. La campagne militaire qui a suivi a directement conduit à des violations graves et généralisées des droits de l'homme, y compris l'assassinat illégal de centaines d'Ogonis, ainsi qu'à la torture et à d'autres mauvais traitements, y compris le viol, et à la destruction de maisons et de sources de revenus. Bon nombre de ces violations constituent également des infractions pénales.

Ken Saro-Wiwa © Tim Lambon / Greenpeace

L'exploitation du pétrole par Shell au Nigeria remonte à la période coloniale britannique. Après l'indépendance, la société est devenue l'acteur économique le plus important du pays et avait un pouvoir immense sur son gouvernement. Les activités de Shell étaient centrées sur l'Ogoniland, situé dans la partie la plus méridionale du pays, le long du golfe de Guinée. Cinquante ans d'exploitation et les déversements continus de pétrole de Shell ont fait de la région une catastrophe écologique, où les sols ne sont plus viables pour l'agriculture et les eaux souterraines massivement contaminées par des agents cancérigènes. Les Ogonis ont vu leurs moyens de subsistance détruits et n'ont rien reçu des milliards de dollars que Shell a extraits de la région.

Au début des années 1990, sous la direction de Saro-Wiwa, MOSOP a vu le jour pour contester la destruction de la région par Shell et le gouvernement nigérian.

Au fur et à mesure que les protestations se multipliaient, Shell a demandé au gouvernement d'assurer la «protection de la sécurité» de ses installations, tandis que la compagnie lui offrait un soutien «logistique» en déployant une police et des troupes lourdement armées contre le peuple ogoni, lui fournissant des moyens de transport, des salaires et même des armes. Dans certains cas, les personnes envoyées pour «meurtre, viol et torture» portaient des uniformes avec le logo Shell.

Au cours de ces opérations, on estime que 27 villages ogonis ont fait l'objet de raids, entraînant la mort de 2000 personnes et le déplacement forcé de 80.000 autres. Le viol était utilisé comme une arme pour intimider la population et les prisonniers étaient régulièrement torturés.

En mai 1994, Saro-Wiwa et d'autres dirigeants éminents du MOSOP ont été arrêtés pour des meurtres dont ils étaient manifestement innocents. Après avoir été emprisonnés et torturés, lui et huit autres ont été traduits devant un tribunal fantoche organisé par la dictature militaire du général Sani Abacha, reconnus coupables et condamnés à la pendaison.

Dans ses dernières paroles devant le faux tribunal qui l'a reconnu coupable, Saro-Wiwa a dit que Shell elle-même subirait son procès.

Dans un émouvant témoignage pour son père publié dans The Guardian le 10 novembre 2015, Ken Wiwa, le fils de Saro-Wiwa, a écrit:

Il y a vingt ans aujourd'hui, mon père et huit autres Ogoni ont été réveillés de leur sommeil et pendus dans une cour de prison au sud du Nigeria. Lorsque la nouvelle a été diffusée, le choc et l'indignation ont résonné dans le monde entier, et tout le monde, de la Reine à Bill Clinton et Nelson Mandela, a condamné ces exécutions…

Qu'il s'agissait d'un tribunal irrégulier n'est plus contesté. Le procès et l'exécution étaient conformes à la manière dont les régimes militaires nigérians ont traité sommairement les personnes qu'ils considéraient comme une menace pour leur autorité. Une mission d'enquête de l'ONU dirigée par d'éminents juristes a vigoureusement condamné le processus, et John Major, premier ministre britannique, a qualifié le procès de «frauduleux», les condamnations de «mauvais verdict» et les exécutions de «meurtre judiciaire».

Si mon père était en vie aujourd'hui, il serait consterné par le fait que l'Ogoniland ressemble encore à la région dévastée qui l'a poussé à agir. On voit peu de signes qui indiquent qu’il se trouve sur l'un des gisements de pétrole et de gaz les plus riches du monde.

Le New York Times, qui a fait la promotion du Projet 1619 et a choisi Hannah-Jones comme principal porte-parole, connaît bien cette histoire, ayant publié de nombreux articles sur la vie et la mort de Saro-Wiwa. Dans un éditorial rédigé à la suite de son exécution, le journal a noté qu'après la condamnation du dirigeant du MOSOP, Shell a publié une déclaration qui disait qu’ «il n'appartient pas à une organisation commerciale d'intervenir dans les procédures judiciaires d'un État souverain». Manifestement préoccupé par la réputation du géant pétrolier, le journal conclut tièdement: «Les exécutions sommaires, les procès frauduleux et la répression brutale de la dissidence ne sont pas des pratiques qu'une entreprise responsable peut ignorer». Shell n'ignorait rien: elle était entièrement complice de ces crimes.

Les crimes commis par Shell en Ogoniland n'ont pas eu lieu aux 18e, 19e ou même au début du 20e siècle. Il s'agit d'un événement contemporain et d'un crime qui continue. Shell est actuellement en procès devant un tribunal de La Haye, accusée de complicité de meurtre, de viol et d'incendie de villages par le régime nigérian. Les plaignants sont les veuves de quatre des neuf dirigeants ogonis qui ont été pendus après avoir été condamnés à tort par le faux tribunal de la dictature. Shell s'était déjà opposée à ce que la société soit jugée aux États-Unis allant jusqu'à la Cour suprême, où l'affaire avait été rejetée pour des motifs de compétence juridictionnelle.

Un reportage du Guardian publié le 12 février 2019 cite Mark Dummett, chercheur à Amnesty International, qui affirme que les veuves des dirigeants ogonis exécutés «croient que leurs maris seraient encore en vie aujourd'hui sans les intérêts commerciaux éhontés de Shell». Le procès, a poursuivi M. Dummett, «est un moment historique qui revêt une grande importance pour tous ceux qui, partout dans le monde, ont été lésés par l'avidité et l'insouciance des entreprises transnationales.»

Le géant pétrolier fait face à une deuxième poursuite pénale aux Pays-Bas pour corruption pour avoir distribué 1,1 milliard de dollars qui sont allés dans les poches des politiciens et des intermédiaires nigérians afin d'obtenir des droits de forage offshore lucratifs.

Pendant ce temps, une autre poursuite intentée par les villageois ogonis et les Amis de la Terre (Pays-Bas) au sujet de la dévastation environnementale de la région du delta du Niger a été combattue par la compagnie au cours de la dernière décennie, et deux des plaignants sont morts entre-temps.

En novembre, le magazine Jacobin a réalisé une interview avec deux experts universitaires sur la situation en Ogoniland, Roy Doron et Toyin Falola, qui ont déclaré que Shell et d'autres compagnies pétrolières consacrent beaucoup plus de temps aux «relations publiques visant les populations occidentales et soulageant la culpabilité des investisseurs qu'à faire une différence pour les communautés touchées par des années de fuites de pétrole, de torchage du gaz et de spoliation systématique.»

Une manifestation à l’extérieur du tribunal américain où Shell subissait son procès (AP Photo/Bebeto Matthews)

Shell a fait appel à Hannah-Jones, qui n'était que trop disposée à être utilisée, dans le cadre de son opération de relations publiques visant à détourner l'attention des crimes de l'entreprise qui sont de nouveau révélés. En parrainant la participation d'Hannah-Jones, Shell se présente comme une entreprise intrépide qui lutte contre le racisme. De plus, l'obsession raciale du Projet 1619 cache les intérêts économiques essentiels qui sous-tendent les pratiques commerciales de Shell.

Les dirigeants de Shell ont évidemment parrainé l'événement dans l'espoir que l'approbation du Projet 1619 contrebalancerait l'impact des poursuites en cours: ils ne peuvent absolument pas être déçus par les résultats de leur investissement. Tout s'est passé exactement comme prévu. Shell a profité d'un moment d'adulation publique lorsque la modératrice de l'événement, Melanie Lawson, une personnalité des médias locaux, a commencé son introduction de Hannah-Jones par un

mot de reconnaissance: «J'aimerais d'abord prendre un moment pour rendre hommage au commanditaire principal de ce soir. Et vous connaissez peut-être ce nom, c'est un géant dans notre communauté, Shell Oil. Et si quelqu'un de Shell Oil est ici, voulez-vous bien vous lever ou nous saluer? Avons-nous des gens de Shell ici? Et voilà!»

Le public a répondu par une ovation, à laquelle Hannah-Jones s'est jointe. Lawson a continué:

«Ouais, ne soyons pas timides. Les gens de Shell, levez-vous pour qu'on puisse vous remercier. Nous vous sommes reconnaissants. Nous savons que cet événement ne serait pas possible sans votre généreux don et nous apprécions votre soutien continu à Emancipation Park Conservancy».

Il n'est pas surprenant que Lawson n'ait pas demandé au public de se lever et d'observer une minute de silence pour honorer la mémoire de Saro-Wiwa et des autres victimes de l'activité criminelle de Shell.

L'événement de Houston souligne le caractère frauduleux de classe du Projet 1619. La présence de Hannah-Jones sur une plate-forme payée par Shell Oil la rend politiquement et moralement complice de l'oppression du peuple ogoni. Son hypocrisie stupéfiante et son aveuglement moral ne sont pas seulement une caractéristique personnelle. C'est typique d'une couche sociale petite-bourgeoise ultra-égoïste, égocentrique et aisée, déterminée à faire le plus d'argent possible, d'où qu'il puisse venir.

Il n'est pas du tout clair comment l'interprétation raciste de l'histoire par Hannah-Jones, qui prétend que l'esclavage nord-américain et toutes les formes subséquentes de discrimination aux États-Unis découlent de la haine prétendument innée et intraitable des blancs envers les Afro-Américains, pourrait expliquer sa propre indifférence apparente par rapport aux crimes que Shell Oil a commis contre des Africains contemporains.

De plus, l'association de Hannah-Jones avec Shell est entièrement volontaire. Jefferson et Lincoln sont nés et ont vécu dans une situation historique où l'esclavage était un élément majeur de la structure économique de l'économie nord-américaine et mondiale. Quels facteurs historiques objectifs ont poussé Hannah-Jones à s'associer avec Shell Oil et à en tirer profit? Quelle excuse a-t-elle, autre que l'intérêt personnel, pour se présenter sur une plate-forme fournie par Shell Oil?

Après s'être présentée comme l'ange vengeur de l'histoire américaine, Hannah-Jones est obligée de révéler tous les faits relatifs à sa participation à un événement commandité par Shell. A-t-elle reçu une forme quelconque de rémunération pour sa comparution à Houston? Pourquoi répond-elle aux besoins de publicité d'une entreprise qualifiée d'«entreprise criminelle», complice du «meurtre, du viol et de la torture» d'hommes, femmes et enfants africains?

(Article paru en anglais le 18 décembre 2019)