Rapport de la Grande-Bretagne sur la Russie: propagande pour l'autoritarisme et la guerre

Par Thomas Scripps
24 juillet 2020

Le rapport du comité du renseignement et de la sécurité (ISC) du Royaume-Uni sur «l'ingérence russe» dans la politique britannique a été publié sous une forme considérablement expurgée, au bout d’un an de retard.

Ce qui a été promu par les sections les plus farouchement anti-russes des médias comme étant une bombe politique s’avère être un pétard mouillé. Outre de brèves répétitions des précédentes allégations d'ingérence de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016 et les élections françaises de 2017 – affirmées comme des faits avérés – le rapport ajoute quelques nouvelles allégations et rien à titre de preuve.

Une seule référence désinvolte est faite à «un commentaire en ligne crédible suggérant que la Russie a entrepris des campagnes d'influence en relation avec le référendum sur l'indépendance de l'Écosse en 2014.» Cela est appuyé par une référence à une étude de Ben Nimmo, membre du groupe de réflexion impérialiste, le Conseil de l'Atlantique.

La seule étude de cas du rapport, au sujet du référendum sur le Brexit de 2016, fait moins de trois pages et commence par: «Il y a eu de nombreuses allégations publiques selon lesquelles la Russie a cherché à influencer le référendum de 2016 sur l'adhésion du Royaume-Uni à l'UE. L’impact de telles tentatives serait difficile, voire impossible, à évaluer, et nous n’avons pas cherché à le faire.»

Il déclare: «Des études publiques ont souligné la prépondérance des histoires pro-Brexit ou anti-UE sur RT et Spoutnik, et l'utilisation de «bots»et de «trolls», comme preuve des tentatives russes d'influencer le processus», mais admet que «HMG [le gouvernement de Sa Majesté] n'avait pas vu ni recherché des preuves d'une ingérence réussie dans les processus démocratiques britanniques ou de toute activité ayant eu un impact important sur une élection, par exemple pour influencer les résultats.» De plus, «Nous n'avons reçu aucune évaluation post-référendaire des tentatives d'ingérence de la Russie.»

Rien de tout cela n'empêche le rapport de déclarer, au gré des responsables britanniques et des contributeurs spéciaux comme les faucons anti-russes Anne Applebaum et Christopher Steele, que la Russie constitue une grave «menace pour le Royaume-Uni». Le gouvernement et les agences de renseignement sont réprimandés pour ne pas avoir fourni la preuve de ce récit. «Si les parties concernées de la communauté du renseignement avaient mené une […] évaluation de la menace avant le référendum», il est «inconcevable» que «l'intention de la Russie» de s’ingérer n'aurait pas été découverte, affirme-t-il.

Conscients de leur manque de «preuves», les auteurs du rapport ont également décidé de découvrir l’existence d'oligarques russes côtoyant les cercles dirigeants britanniques. Ils sont accusés de développer une «nouvelle normalité» de «l'influence russe», ayant «investi dans l'extension du clientélisme et le renforcement de l'influence dans une large sphère de l'establishment britannique: entreprises de relations publiques, organismes de bienfaisance, intérêts politiques, universités et institutions culturelles.»

L'ISC a concocté un moyen de ne présenter aucune preuve d'ingérence russe dans les élections comme preuve d'ingérence russe dans les élections. Pour ce qui est de faire référence aux oligarques russes, personne n'a besoin d’être persuadé que les super-riches de nombreuses nationalités dominent la politique britannique. L'idée que cela soit la preuve d'un complot russe machiavélique est absurde.

Quant aux allégations de couverture biaisée sur RT et Spoutnik, où sont les médias nationaux qui ne représentent pas les intérêts de sa propre classe dirigeante à l'étranger? Le rapport fait référence avec approbation à la doctrine militaire britannique de fusion qui énumère explicitement le service mondial de la BBC comme un instrument de la «puissance douce» britannique. Il énumère comme source de ses conclusions l'Initiative pour l'Intégrité, décrite comme «un groupe de réflexion et une organisation caritative basée au Royaume-Uni, visant à contrer les campagnes de désinformation russes», mais qui est une opération psychologique soutenue par le gouvernement. Il décrit la «cybercapacité offensive» du Royaume-Uni comme «essentielle».

La seule chose que le rapport prouve, c'est que la politique britannique reflète de plus en plus la politique américaine, où les conflits au sein de la classe dirigeante sont réglés à travers le prisme de l'hystérie antirusse, qui a des implications antidémocratiques et militaristes.

Le rapport de l'ISC sur la Russie est un mécanisme central par lequel des sections pro-UE et alignées sur le Parti démocrate de la bourgeoisie britannique ont mené leur opposition au premier ministre Boris Johnson et à sa politique de Brexit. Johnson a cherché à empêcher sa publication pour éviter toute mise en cause du résultat du vote référendaire de 2016 dont dépend son gouvernement.

En dépit de ces différends sur l'orientation de la politique étrangère, soulever la «menace» posée par la Russie permet aux deux factions de la classe dirigeante de poursuivre les objectifs qu'elles ont en commun: la répression de la dissidence politique dans la classe ouvrière au pays et la préparation d'interventions agressives à l'étranger.

L'une des sections les plus sinistres du rapport se lit comme suit: «Bien que nous comprenions la nervosité autour de toute suggestion selon laquelle les agences de renseignement et de sécurité pourraient être impliquées dans des processus démocratiques […] cela ne peut pas s'appliquer lorsqu’il s’agit de la protection de ces processus. […] À notre avis, le rôle opérationnel doit incomber principalement au MI5.[…] Le rôle politique devrait incomber au Bureau de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme (OSCT)…»

Les auteurs conseillent également «l'obligation pour les entreprises de médias sociaux de coopérer avec le MI5 [services secrets] lorsque l’on soupçonne qu'un État étranger hostile mène une campagne secrète».

Ce sont des arguments en faveur du maccartisme et d'un État policier, où les accusations d'ingérence étrangère peuvent être utilisées pour interdire les faits et les opinions que la classe dirigeante trouve incommodants. La Russie est tenue pour responsable d’avoir «fomenté l'extrémisme politique» et causé le «discrédit général de l'Occident».

Le rapport cite le point de vue de l'Initiative pour l'intégrité selon lequel «lorsque les gens commencent à dire, ‘Vous ne savez pas quoi croire’ ou ‘Ils sont tous aussi mauvais les uns que les autres’, les désinformateurs gagnent.» Il cite le journaliste britannique et spécialiste de la sécurité Edward Lucas qui a déclaré: «Si vous pensez que l'Occident est dirigé par des politiciens hypocrites, incompétents et avides, alors il devient beaucoup plus difficile de se croire moralement supérieur à la Russie, qui, elle, rentre vraiment dans cette catégorie.»

Une indication de l'utilisation de ces recommandations a été donnée par l'allégation avancée par le ministre des Affaires étrangères Dominic Raab la semaine dernière selon laquelle la Russie s'était ingérée dans l'élection générale de 2019 en «amplifiant» un document gouvernemental divulgué sur un éventuel accord commercial avec les États-Unis, que le chef travailliste d’alors, Jeremy Corbyn, a révélé lors d'une conférence de presse – longtemps après que cela eut circulé librement sur Internet. Les médias proconservateurs ont dénoncé Corbyn comme «l'idiot utile» de la Russie, passant sous silence le fait que la fuite a révélé le fait que le gouvernement Johnson se préparait à vendre des pans du Service national de santé. Les reportages sur le rapport sur la Russie ont éclipsé les informations faisant état d'un vote des députés conservateurs contre une motion travailliste interdisant aux entreprises privées étrangères de posséder les services de santé britanniques.

Le tournant vers la censure et l'autoritarisme est intimement lié à la tentative de la Grande-Bretagne de mener une campagne de guerre internationale contre la Russie. Le rapport fait valoir comme l'un de ses thèmes clés: «Plus généralement, la voie à suivre consiste à agir avec nos alliés; un consensus international permanent est nécessaire contre l'action agressive de la Russie. L'Occident est le plus fort lorsqu'il agit collectivement et c'est la meilleure façon d'attacher un coût aux actions de Poutine. Le Royaume-Uni a montré qu'il pouvait façonner la réponse internationale, comme il l'a fait en réponse aux attentats de Salisbury. Il doit maintenant chercher à s'appuyer sur cet effort pour veiller à ce que l'élan ne soit pas perdu.»

Le soutien à cette politique est désormais quasi universel dans les grands médias et les partis capitalistes, à la seule différence que certains pensent que l'accent devrait être mis sur la Chine comme principal danger. Le Telegraph a fait valoir dans son éditorial du 22 juillet: «Il est désormais plus qu’évident que la Russie est un État voyou qui doit être combattu avec vigueur». Le Financial Times a écrit le 21 juillet: «Avec une telle concentration sur une potentielle 'nouvelle guerre froide' avec la Chine, le rapport est un avertissement salutaire du défi toujours posé par le principal ennemi dans la dernière [guerre froide]». Le même jour, le Guardian, l’instigateur de la campagne anti-russe, a qualifié la Russie d'«État hostile», ayant précédemment écrit dans un éditorial: «Que fera le gouvernement pour arrêter l'assaut [de Poutine] contre la Grande-Bretagne?»

La secrétaire fantôme aux Affaires étrangères du Labour, Lisa Nandy, a déclaré dans une interview à la station de radio LBC: «On craint souvent que le gouvernement russe n'interfère dans la démocratie britannique.[ …] Nous n'avons pas besoin de ce rapport sur la Russie pour savoir que nous avons un problème ici et nous devons être beaucoup plus sévères dans notre approche».

Confrontée à une crise de l'impérialisme britannique après le Brexit et, surtout, à des tensions sociales internes de plus en plus explosives, la classe dirigeante relance une campagne anti-russe. La stratégie est de maintenir la position géostratégique de la Grande-Bretagne en la plaçant au premier rang d'une confrontation internationale avec la Russie et la Chine, menée par les États-Unis, exhortant «l'unité nationale» contre les ennemis mondiaux et justifiant la censure et la répression au pays.

(Article paru en anglais le 23 juillet 2020)