Le Canada et les États-Unis reprennent la guerre tarifaire de l'aluminium

Par Carl Bronski
17 août 2020

La vice-première ministre Chrystia Freeland du Parti libéral au pouvoir a annoncé vendredi dernier que le gouvernement canadien imposera des droits de douane de 3,6 milliards de dollars canadiens sur les produits métalliques américains en représailles à l'imposition par le président Donald Trump d'un droit de douane de 10 % sur l'aluminium non allié et non ouvré canadien. Trump, dans le prolongement de son programme réactionnaire «America First», a cité des préoccupations non fondées de «sécurité nationale» pour ressusciter une guerre commerciale des métaux avec le Canada qui, selon lui, «sauvera des emplois américains». Le tarif Trump entrera en vigueur le 16 août.

Freeland a qualifié l'administration Trump de la plus protectionniste de l'histoire des États-Unis et a qualifié la logique de sécurité nationale de Trump de «ridicule» et d'«absurde». Cependant, elle a pris soin de formuler les critiques de son gouvernement comme une défense du partenariat militaro-stratégique de longue date de l'élite dirigeante canadienne avec l'impérialisme américain. «L'aluminium canadien ne porte pas atteinte à la sécurité nationale des États-Unis. L'aluminium canadien renforce la sécurité nationale des États-Unis, et ce, depuis des décennies, grâce à une coopération sans précédent entre nos deux pays», a déclaré Freeland.

Comme environ trois quarts de toutes les exportations canadiennes sont destinés aux États-Unis et que la position mondiale du Canada dépend de son partenariat militaro-sécuritaire avec Washington, les grandes entreprises canadiennes et leurs représentants politiques considèrent leur alliance avec les États-Unis comme essentielle pour défendre leurs propres intérêts impérialistes.

Le président Donald J. Trump lors d’une réunion bilatérale avec le premier ministre canadien Justin Trudeau. (Photo officielle de la Maison-Blanche par Shealah Craighead)

La réponse du Canada, a déclaré Freeland, serait donc conçue pour être «parfaitement réciproque», afin de ne pas aggraver davantage le différend commercial. Le gouvernement libéral fédéral va maintenant prendre les 30 prochains jours pour déterminer quels produits métalliques américains spécifiques seront visés, «dollar pour dollar», par les tarifs canadiens. On s'attend à ce que le gouvernement sélectionne des industries aux États-Unis situées dans des «États charnières» électoraux et qui sont essentielles à la réélection de Trump.

Le différend actuel est une résurgence des frictions commerciales antérieures entre les deux pays. En 2018, Trump a imposé un droit de douane de 25 % sur l'acier canadien et une taxe de 10 % sur l'aluminium. Le gouvernement canadien a alors répondu en faisant de même. Ces droits de douane ont été levés en mai 2019 afin de faciliter l'adoption par le Congrès et le Parlement canadien du nouvel accord de libre-échange continental entre les États-Unis, le Mexique et le Canada (USMCA). L'objectif central de l'USMCA est de consolider l'Amérique du Nord en tant que bloc commercial dominé par les États-Unis, capable d'affronter les rivaux mondiaux des deux puissances impérialistes nord-américaines, en particulier la Chine et la Russie.

Le gouvernement libéral du premier ministre Justin Trudeau s'efforce de s'adapter à Trump et de maintenir une relation de travail étroite avec son administration depuis son élection en novembre 2016, à la fois pour protéger les vastes bénéfices des entreprises qui dépendent des exportations vers les États-Unis et pour permettre aux entreprises canadiennes de continuer à parcourir le monde à la recherche de nouveaux marchés sur les traces de l'impérialisme américain.

L'exacerbation des tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis – à un moment où la pandémie de COVID-19, la crise mondiale du capitalisme et la croissance concomitante de la résistance de la classe ouvrière menacent les fondements mêmes du régime bourgeois – a mis en colère les organisations commerciales des deux côtés de la frontière.

Au cours du premier semestre de cette année, le Canada a fourni environ 75 % de tout l'aluminium expédié aux États-Unis. Les fabricants américains n'ont aucun débouché pour acheter de l'aluminium provenant d'autres sources et seront donc contraints d'acheter le métal au Canada au prix majoré, ce qui entraînera une hausse des prix à la consommation. Dans le même temps, les droits de douane canadiens proposés sur les produits métalliques américains exerceront une pression à la baisse sur les emplois américains dans certaines industries.

La Chambre de commerce américaine, d'autres organisations commerciales et groupes de réflexion américains ainsi que de nombreux fabricants ont dénoncé les nouveaux tarifs de Trump. Tom Dobbins, président de l'Association américaine de l'aluminium, a qualifié cette décision d'«action malavisée à l'égard d'un partenaire commercial clé... à un moment où les entreprises et les consommateurs américains peuvent le moins se le permettre». Le comité de rédaction du Wall Street Journal a déclaré: «M. Trump est au pire de sa politique.»

Comme ce fut le cas en 2018, lorsque tous les partis politiques canadiens se sont réunis pour exiger des représailles rapides contre les droits de douane sur l'acier et l'aluminium de Trump, les conservateurs, le NPD, les groupes d'entreprises et les syndicats se sont unis aux libéraux pour dénoncer Trump. Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, qui a passé deux ans au pouvoir à réduire les dépenses publiques, à attaquer les enseignants et à se préparer à privatiser de larges pans du secteur public, a déclaré: «J'ai eu une bonne conversation avec le vice-premier ministre ce matin à ce sujet et je dois dire à quel point je suis déçu par le président Trump en ce moment». Il a ajouté que le Canada était dans «une bataille» et qu'il devait «les frapper là où ça fait mal».

Une déclaration du directeur canadien du Syndicat des Métallos (USW) a adopté un ton nationaliste tout aussi réactionnaire. «L'administration Trump fait fi de l'accord de mai 2019 entre les États-Unis et le Canada qui a supprimé les droits de douane non fondés de la section 232 "sécurité nationale" sur les exportations canadiennes à cette époque», a déclaré Ken Neumann, directeur des Métallos au Canada. «La réimposition aujourd'hui de ces tarifs américains bidon sur l'aluminium canadien menace maintenant des milliers d'emplois canadiens. Le gouvernement canadien doit réagir en imposant des droits de rétorsion sur un large éventail d'exportations américaines».

L'approbation sans réserve des mesures protectionnistes et de guerre commerciale par le Syndicat des Métallos est la suite logique de sa ligne pro-entreprises et pro-impérialiste qui lui a permis d'approuver l'USMCA et l'émergence d'un bloc commercial nord-américain. La dernière fois que Trump a imposé des droits de douane sur l'acier et l'aluminium au Canada, le Syndicat des Métallos a fait campagne contre ces droits en rappelant aux législateurs de Washington que l'acier et l'aluminium canadiens ont été utilisés pendant des décennies pour alimenter la machine de guerre américaine en chars, canons et avions.

Parmi les bureaucrates syndicaux canadiens, l'USW et l'Unifor ont été les premiers à promouvoir une orientation nationaliste: en demandant aux gouvernements des grandes entreprises de défendre les emplois «canadiens» et d'adopter des mesures protectionnistes pour soutenir les entreprises «canadiennes». Cette perspective procapitaliste sert à bloquer toute action unie de la part des travailleurs en Amérique du Nord et dans le monde entier contre les géants transnationaux qui cherchent sans relâche à intensifier l'exploitation de tous les travailleurs, quelle que soit leur nationalité.

De plus, le nationalisme des syndicats n'a pas réussi à protéger un seul emploi. Unifor, qui a entamé mercredi des négociations avec les trois constructeurs automobiles de Detroit en vue d'un nouveau contrat, brandit la feuille d'érable au visage des travailleurs de l'automobile depuis les années 1980, alors qu'il (et son prédécesseur les Travailleurs canadiens de l'automobile – TCA) a imposé tour à tour des réductions de salaires et d'autres concessions, et a présidé à la destruction de dizaines de milliers d'emplois chez Fiat-Chrysler, Ford et General Motors.

Outre la guerre commerciale, le conflit entre l'économie mondiale de plus en plus intégrée et la division du monde en États-nations capitalistes concurrents ouvre la voie à des guerres d'agression, y compris des affrontements militaires entre les puissances impérialistes elles-mêmes. Alors que Trudeau, Trump, et les dirigeants européens et chinois mettent en place de manière imprudente des droits de douane et des contre-tarifs, ils arment tous leurs armées respectives jusqu'aux dents.

La crise capitaliste mondiale a sapé la stratégie de longue date de la bourgeoisie canadienne qui consiste à promouvoir ses propres intérêts impérialistes en étroite alliance avec l'impérialisme américain, tout en s'appuyant sur les institutions internationales multilatérales pour compenser le déséquilibre des pouvoirs qui a toujours prévalu entre Ottawa et Washington. Alors que les tensions entre les impérialistes américains et européens, et la Chine s'accentuent, l'élite dirigeante du Canada est poussée avec de plus en plus de force dans le maelström des conflits impérialistes.

Les travailleurs doivent rejeter avec mépris la propagande nationaliste des syndicats et la tentative de l'ensemble de l'establishment politique de se poser en défenseurs des intérêts des travailleurs. En opposition à la politique nationaliste et procapitaliste de soutien aux tarifs de rétorsion du Canada, les travailleurs canadiens doivent relier leurs luttes à l'essor croissant de la lutte de classe ouvrière américaine et internationale.

Il est impossible de faire avancer les intérêts des travailleurs canadiens en s'alliant avec les grandes entreprises et leurs représentants politiques. Au lieu de cela, les travailleurs canadiens doivent unir leurs forces avec leurs frères et sœurs de classe aux États-Unis, au Mexique et dans le monde entier dans une contre-offensive contre l'austérité, le militarisme et le nationalisme promus par l'élite dirigeante dans chaque pays. En opposition à l'imposition de tarifs douaniers et de contre-tarifs, et à la descente du système capitaliste mondial dans la guerre commerciale et le conflit militaire, les travailleurs doivent faire de l'internationalisme socialiste l'axe de leurs luttes.

(Article paru en anglais le 13 août 2020)