Les manifestations et les grèves contre le régime de Loukachenko s'intensifient en Biélorussie

Par Clara Weiss
19 août 2020

Les manifestations de masse et les grèves en Biélorussie déclenchées par l'élection présidentielle du 9 août continuent de se multiplier. Dimanche, environ 200.000 personnes ont manifesté à Minsk contre le président Alexander Lukashenko, qui a été déclaré vainqueur des élections (article en anglais). La manifestation dans la capitale biélorusse, qui compte environ deux millions d'habitants, était la plus importante du pays depuis la dissolution de l'Union soviétique par le régime stalinien en 1991.

Manifestations à Minsk dimanche

Les manifestants portaient des drapeaux rouges et blancs, le drapeau national de Biélorussie de 1991 à 1995 et le symbole de l'opposition anti-Loukachenko dirigée par Svetlana Tikhonovskaya. Les manifestants ont exigé la démission de Loukachenko, criant «Vive la Biélorussie». Leurs revendications comprenaient de nouvelles élections, la fin des violences policières et la libération des prisonniers politiques. Ils portaient également des banderoles disant: «Tikhonovskaya est la présidente et commandante en chef de la République de la Biélorussie.»

La police s'est abstenue de réprimer les manifestations, contrairement à la semaine dernière, lorsqu'elle a tué un manifestant et arrêté plus de 7000 personnes lors d'une violente répression. Plus de 80 sont toujours portés disparus et les manifestants arrêtés auraient été torturés.

Cependant, Loukachenko a également rencontré l'état-major samedi soir et a annoncé que des parachutistes se déploieraient à Grodno, où certaines des plus grandes grèves ont eu lieu. Lundi, Loukachenko a été encore plus humilié lorsque des ouvriers l'ont conspué et l'ont hué à l'usine de tracteurs de Minsk, exigeant sa démission.

Selon la presse polonaise, les travailleurs de nombreux lieux de travail clés en Biélorussie se sont mis en grève: les travailleurs des transports en commun de Minsk, les travailleurs de l'automobile, les électriciens et les travailleurs des usines de camions et de machines-outils. Les travailleurs de plusieurs hôpitaux ont également rejoint les manifestations. Des appels circulent pour une grève générale à partir de lundi. Les grévistes auraient fait des revendications similaires à celles des manifestants à Minsk, et certaines sources indiquent que certains directeurs d'usine ont soutenu les débrayages. La colère suscitée par les inégalités sociales et la réponse à la pandémie de coronavirus alimentent encore les grèves.

Lorsque la pandémie a atteint l'Europe, le régime de Loukachenko n'a même pas imposé de confinement temporaire, laissant le virus se déchaîner parmi la population. Près de 70.000 personnes sur une population de moins de 10 millions sont désormais infectées. Ces chiffres sont presque certainement des sous-estimations, car les tests ont été très limités en nombre. Comme ses homologues brésiliens et américains, Loukachenko s’est moqué du virus comme une simple «grippe» et un «canular». Il est lui-même tombé malade du COVID-19 peu avant les élections.

Un gréviste de l'usine de Grodno-Azot, où 5000 des 7000 travailleurs sont en grève depuis le 13 août, a déclaré au portail en ligne polonais Onet.pl que la plupart des travailleurs ne croyaient pas aux résultats des élections. Il a déclaré: «Le coronavirus était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Loukachenko a longtemps dit que "nous n'avons pas de virus". Il a reconnu sa présence seulement quand il est tombé lui-même malade. Les gens commençaient à mourir, les médecins ont été débordés. Cela a mis les gens encore plus en colère, mais ils étaient déjà en colère de toute façon. Et puis vous avez eu l'élection.»

Les économistes estiment que 21,5 pour cent de la population vivait sous le seuil de pauvreté officiel en 2019.

L'ampleur des manifestations et l'implication de couches croissantes de travailleurs ont semé la panique à la fois parmi le régime de Loukachenko et l'opposition. Loukachenko a dénoncé les manifestants comme des «chômeurs avec des casiers judiciaires», a déclaré que les manifestations avaient été initiées par «l'OTAN» et «des puissances étrangères». Pour sa part, Tikhonovskaya a appelé Loukachenko à entamer un «dialogue» avec l'opposition et a appelé au maires de toute la Biélorussie à organiser les manifestations.

Lundi, Svetlana Tikhonovskaya a publié une déclaration vidéo, proposant de prendre la présidence pour s'assurer que «le pays retourne au calme et à la normalité» et «créer la base légale» pour de nouvelles élections. Elle a également lancé un appel à la police et aux forces armées pour obtenir leur soutien.

La question clé pour la classe ouvrière est de monter une lutte politiquement indépendante tant contre l'homme fort discrédité, Loukachenko, que contre la cheffe de l'opposition officielle, Tikhonovskaya. Tous deux parlent pour le compte des factions de l'oligarchie criminelle qui a émergé de la dissolution de l'Union soviétique par la bureaucratie stalinienne, entérinée dans un traité de décembre 1991 signé à Minsk, et du pillage des biens de l'État sur fond de la restauration du capitalisme. Les deux factions travaillent en étroite collaboration avec les puissances impérialistes de l'OTAN et le régime du Kremlin.

Loukachenko a essayé de trouver le juste équilibre entre l'OTAN et Moscou pendant des décennies. Les tensions avec Moscou sont vives depuis 2014, année où il a soutenu le coup d'État pro-OTAN à Kiev. Plus tôt cette année, un différend prolongé a éclaté entre la Russie et la Biélorussie au sujet des subventions russes pour les livraisons de pétrole.

Après avoir dénoncé la Russie pendant des semaines avant les élections pour avoir prétendument tenté de le «renverser», il s'est tourné vers le Kremlin. Samedi, Loukachenko et Poutine se sont entretenus au téléphone. Poutine aurait fait des déclarations générales de soutien mais aucune promesse claire d'aide politique, et encore moins militaire. Cependant, Loukachenko a déclaré: «Nous avons convenu qu'à la première demande, une assistance globale sera fournie pour assurer la sécurité de la République de la Biélorussie.»

Avant l'appel téléphonique, le régime a libéré 32 mercenaires (article en anglais) russes qu'il avait arrêtés juste avant les élections, signalant aux États-Unis et à l'UE qu'il cherchait des liens plus étroits. Cette libération a exaspéré le gouvernement Zelensky en Ukraine, qui travaille avec Loukachenko depuis des années, et a encouragé ses liens croissants avec l'Amérique et l'OTAN.

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo se rendit à Minsk en février, pour dire à Loukachenko que Washington pourrait fournir à la Biélorussie tout le pétrole dont elle avait besoin. «Vous n’avez qu’à nous faire signe», a déclaré Pompeo. Loukachenko a également proposé récemment d'organiser des exercices militaires conjoints d’OTAN-Biélorussie.

Aux États-Unis et dans l'UE, qui ont soutenu l'opposition mais ont également cherché une coopération militaire et politique plus étroite avec Loukachenko pour isoler la Russie, les manifestations de masse contre le gouvernement biélorusse ont suscité des inquiétudes et des débats sur la manière de procéder.

Vendredi, l'UE a dénoncé les résultats des élections et imposé des sanctions aux hauts responsables de l'État biélorusse. Samedi à Varsovie, Pompeo a déclaré son soutien aux sanctions de l'UE. Le ministre allemand des affaires étrangères Heiko Maas a appelé à de nouvelles élections et le ministre allemand des Finances Olaf Scholze a déclaré que Loukachenko «devait partir».

Un éditorial du Washington Post adéploré ce qu'il a appelé une réponse tardive américano-européenne, indiquant que Loukachenko «doit partir», et un éditorial du New York Times a appelé à une pression maximale sur le régime. Les États-Unis et l'UE devraient déclarer, selon lui, qu'«ils n'acceptent pas les résultats officiels [des élections] et ne le reconnaîtront pas comme le vainqueur à moins qu'il rappelle ses voyous et qu'il y ait une nouvelle élection crédible. Pour souligner ce point, Washington devrait retarder l'envoi d'un nouvel ambassadeur à Minsk.»

En revanche, le journal allemand Die Zeit aécrit ce week-end qu'un «Loukachenko affaibli» est ce que veut le Kremlin, exprimant ses craintes qu'un changement de régime à Minsk puisse en fait servir les intérêts de Moscou. Il a souligné que dans un récent entretien, Tikhonovskaya a rejeté l'accord d '«union» entre la Biélorussie et la Russie, mais n'a pas clairement dénoncé l'annexion de la Crimée par la Russie.

Il a également noté que le chef de l'opposition Viktor Babariko dirigeait la Belgazprombank, une banque biélorusse détenue par la société d'État russe Gazprom, jusqu'en mai. Un autre chef de l'opposition, Valery Tsepkalo, est un homme d'affaires qui a travaillé pour le régime Loukachenko pendant des décennies, notamment en tant qu'ambassadeur aux États-Unis. En avril, il s'est enfui en Russie avec sa famille après avoir été empêché de se présenter aux élections présidentielles.

Que Loukachenko et l'opposition concluent ou non un marché, et que le régime penche ou non vers l'OTAN ou vers Moscou, les travailleurs se dirigent vers une confrontation avec l'élite dirigeante capitaliste biélorusse. Aucune des deux factions n’a l’intention d'accorder des droits démocratiques ou à s’occuper de la pandémie de COVID-19. Ils cherchent tous à reprendre le contrôle des travailleurs les obligeant à reprendre le travail, comme aux États-Unis, en Europe et en Russie, afin que la réalisation des profits et l’augmentation des décès puissent se poursuivre.

Les alliés des travailleurs et des jeunes opposés à la réponse de Loukachenko à la pandémie, aux inégalités sociales et aux répressions policières sont leurs frères et sœurs de classe en Europe et dans le monde. Il y a de plus en plus de grèves et de protestations contre la réponse de la bourgeoisie à la pandémie et des décennies d'austérité sociale.

Pour obtenir les ressources nécessaires pour faire face à la crise sociale et à la pandémie, et mettre fin à la marche forcée impérialiste vers la guerre en Russie et dans toute la région, nécessite une lutte internationale commune de la classe ouvrière et une opposition au régime qui a émergé de la restauration capitaliste dans le Union soviétique. La base politique d'une telle orientation internationale et socialiste est la lutte du mouvement trotskyste contre la trahison nationaliste du stalinisme de la révolution d'octobre 1917.

(Article paru en anglais le 17 août 2020)