Merkel et Macron appellent Poutine alors que les grèves de masse s'intensifient en Biélorussie

Par Alex Lantier
20 août 2020

Les grèves continuent de se propager dans toute la Biélorussie après les élections présidentielles contestées du 9 août et au milieu de la colère croissante face à la gestion désastreuse de la pandémie COVID-19 par le président Aleksandr Lukashenko. Le week-end passé, la Biélorussie a connu les plus grandes manifestations depuis que la bureaucratie stalinienne a restauré le capitalisme et dissous l'Union soviétique en 1991. Environ 200 000 personnes ont défilé dans la capitale, Minsk, exigeant la démission de Loukachenko et dénonçant les violences policières et l’arrestation massive de manifestants.

La mobilisation croissante de la classe ouvrière a alarmé la bourgeoisie européenne. La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont tous deux appelé mardi le président russe Vladimir Poutine avant une réunion extraordinaire à huis clos du Conseil européen sur la Biélorussie hier.

Plusieurs usines d’État ont rejoint la grève mardi, dont l'usine de potasse Belaruskali à Soligorsk. Elle est le cinquième producteur mondial de ce produit chimique utilisé pour produire des engrais et génère une part substantielle des recettes d'exportation du pays. Les médias d'État ont également rejoint la grève, ainsi que le théâtre Kupalausky de Minsk. Les acteurs du théâtre ont démissionné en masse après que le directeur, Pavel Latushko, a été limogé pour avoir pris le parti des manifestants.

Ces grèves rejoignaient celles, à partir de lundi, des travailleurs des transports en commun de Minsk, des usines automobiles et de tracteurs ainsi que des hôpitaux, sur fond d'appels à une grève générale à l'échelle nationale. Les grévistes organisent des assemblées générales publiques sur des lieux de travail, notamment à Belaruskali et à l'usine de tracteurs MSKT de Minsk.

Les manifestants se rassemblent devant le bâtiment du gouvernement sur la place de l’Indépendance, à Minsk, le mardi 18 août 2020 (AP Photo/Dmitri Lovetsky)

Les bureaucrates syndicaux de Biélorussie avertissent l'État qu'ils risquent de perdre le contrôle du mouvement et demandent la destitution de Loukachenko pour arrêter les manifestations. «Les autorités doivent comprendre qu'elles perdent le contrôle. Seules la démission de Loukachenko et la punition des personnes responsables du truquage et des passages à tabac [des manifestants] peuvent nous calmer », a déclaré hier à l’agence AP le responsable du syndicat des mineurs Yuri Zakharov.

Merkel et Macron ont tous deux appelé Poutine pour discuter de la situation politique en Biélorussie, un pays frontalier de la Russie d'un peu moins de 10 millions d'habitants. Ils firent des commentaires succincts aux médias indiquant une profonde inquiétude face à la situation et appelant au partage du pouvoir en Biélorussie ou à un transfert à la candidate de l'opposition soutenue par l'OTAN, Svetlana Tikhonovskaya.

«La chancelière a souligné que le gouvernement biélorusse devait s'abstenir d'utiliser la violence contre des manifestants pacifiques, libérer immédiatement les prisonniers politiques et engager un dialogue national avec l'opposition et le pays afin de surmonter la crise», a déclaré le porte-parole de Merkel, Steffen Seibert.

Le palais de l’Élysée a déclaré que Macron avait informé Poutine du besoin de « favoriser l’apaisement et le dialogue » afin de résoudre la crise. Macron a ajouté que l’Union européenne (UE) entendait jouer un « rôle constructif » [….]« pour que les violences à l’égard de la population cessent et qu’une solution politique puisse se dégager au plus vite, dans le respect des aspirations exprimées pacifiquement et massivement depuis plusieurs jours ».

Le Kremlin, pour sa part, a rapporté que l'appel avec Merkel était «une discussion approfondie pour se concentrer sur les développements en Biélorussie». Il a déclaré: «La partie russe a souligné que toute tentative d'ingérence dans les affaires intérieures du pays de l'extérieur, conduisant à une nouvelle escalade de la crise, serait inacceptable.»

Mardi, Maria Kolesnikova, une figure de proue de l'opposition depuis que Tikhonovskaya a fui en Lituanie après les élections, a déclaré qu'un «conseil de coordination» serait formé pour négocier le transfert du pouvoir de Loukachenko. Elle a également souligné le «désir et la volonté de l'opposition de construire des relations mutuellement avantageuses avec tous nos pays partenaires, y compris bien sûr la Russie».

Le Financial Times de Londres a écrit que les appels de Berlin et de Paris à Moscou constituaient une «reconnaissance de l'influence surdimensionnée de Moscou sur M. Loukachenko et sur l'économie biélorusse». Il a ajouté que les puissances de l'UE voulaient que Poutine mette fin au mouvement en négociant un arrangement entre les partisans de Loukachenko et de Tikhonovskaya: «L'espoir dans les capitales européennes est que M. Poutine utilisera cette influence pour parvenir à une résolution pacifique de la crise.»

Après que le New York Times et le Washington Post ont publié cette semaine des éditoriaux exigeant l'éviction de Loukachenko, le FT a mis en garde contre des tentatives manifestes de changement de régime, citant Eugene Rumer du groupe de réflexion Carnegie Endowment: «Tout futur dirigeant de la Biélorusie devra maintenir de bonnes relations avec le Kremlin et accorder une certaine déférence à ses sensibilités. Tenter une voie différente serait irréaliste, dangereux et contraire aux attitudes du public biélorusse. Les amis de la Biélorussie doivent le reconnaître. »

De telles déclarations de respect envers la Russie et d’aversion à la violence policière contre les manifestants sont remplies d'hypocrisie impérialiste. Le gouvernement de Merkel a joué le rôle principal avec Washington dans l'orchestration d'un coup d'État dirigé par les fascistes en 2014 pour renverser un gouvernement soutenu par la Russie à Kiev, plongeant l'Ukraine dans la guerre civile. Macron lui, est tristement célèbre pour sa violente répression policière des manifestations sociales dans son propre pays. Il est cependant évident que Merkel et Macron réagissent à ce qu'ils perçoivent comme une évolution politique nouvelle et dangereuse.

Le Monde a averti que, « Le mouvement biélorusse ne ressemble à aucune des révolutions de couleur qui ont secoué l’ancien espace soviétique. Il ne défend aucun modèle occidental et ne s’oppose pas à la Russie » Le journal a ajouté que « nul ne peut prédire ce que nous réservent les jours à venir. Mais une vérité s’impose : ce petit pays […] connaît une mutation accélérée sans précédent depuis la chute de l’URSS en 1991. Nous – experts, diplomates, journalistes – n’avons pas su la voir venir ».

Les puissances européennes agissent un peu plus prudemment car, prises de court par le mouvement de grève, elles veulent que l'opposition et le régime de Poutine l'étouffent ensemble. Pour l'instant du moins, elles proposent de faire face à la menace d'en bas avant de reprendre le renforcement militaire agressif dans toute l’Europe de l'Est, visant la Russie et commencé avec le coup d'État de Kiev.

Les travailleurs de la Biélorusse doivent organiser une lutte politiquement indépendante contre Loukachenko et les forces d’opposition autour de Tikhonovskaya. Loukachenko, qui dirige la Biélorussie depuis 1994, est un homme fort réactionnaire qui préside la kleptocratie capitaliste issue de la restauration du capitalisme par la bureaucratie stalinienne en Union soviétique en 1991, et du pillage des biens d'État qui en a résulté. Mais l'opposition ne représente qu'une autre faction de la même kleptocratie, manœuvrant entre les puissances impérialistes de l'OTAN et le régime de Poutine.

Des chefs de l'opposition comme Viktor Babariko, un ancien banquier de la Belgazprombank appartenant à la société gazière d’Etat russe Gazprom, ou Valery Tsepkalo, un homme d'affaires qui a travaillé en étroite collaboration avec Loukachenko avant de fuir en Russie en avril, n'ont pas de différends de principe avec le régime. L'UE est disposée à les installer au pouvoir, car ils continueraient l'austérité et la politique meurtrière d '«immunité collective» de Loukachenko contre le COVID-19, que l'UE pratique également en Europe.

Nils Schmid du Parti social-démocrate allemand (SPD) a déclaré à Deutschlandfunk que son modèle préféré pour le changement de régime en Biélorussie n'est pas le putsch de Kiev de 2014, mais la restauration du capitalisme et la dissolution de l'Union soviétique.

Il a déclaré: «Le vaste mouvement populaire en Biélorussie rappelle davantage le changement en Europe de l'Est en 1989-1990. Je pense donc aussi que le modèle pour organiser une transition politique est plutôt celui de s’asseoir autour d’une table ronde qu'un mouvement dans la rue qui renverse le régime en lui portant un coup décisif. Loukachenko tient toujours le pouvoir, jusqu'à présent très peu de responsables – maires ou forces de sécurité – ont rompu avec lui. »

Pour lutter contre le COVID-19, les salaires de misère et la violence policière, les principaux alliés des travailleurs de Biélorussie sont les travailleurs de toute l'Europe, de la Russie et du reste du monde. Alors que l'UE distribue des milliards de milliards d'euros de renflouements aux banques et grandes entreprises, destinés aux super-riches, il est clair que la classe dirigeante ne fournira pas les ressources nécessaires pour lutter contre la pandémie, ni ne mettra fin à l'explosion de violence militaro-policière à travers l'Europe. Les travailleurs doivent prendre le contrôle des ressources, dont ils ont un besoin urgent et créées par leur propre travail, dans le cadre d'une lutte internationale pour prendre le pouvoir et construire le socialisme.

En Biélorussie et en Russie, cela signifie s'opposer au règlement politique banqueroutier issu de la restauration capitaliste en Union soviétique, rompre avec les partis et les syndicats affiliés au régime ou à l'opposition soutenue par l'impérialisme, et se tourner vers la lutte du mouvement trotskyste pour l'internationalisme marxiste contre le rôle nationaliste et contre-révolutionnaire joué par le stalinisme en Union soviétique.

(Article paru d’abord en anglais le 19 août 2020)