Un réfugié soudanais se noie en tentant de traverser la Manche

Par Robert Stevens
22 août 2020

Un réfugié soudanais a été retrouvé mort mercredi matin, échoué sur la plage de Sangatte, près de Calais en France. On a appris qu'il était mort après avoir tenté, avec un autre réfugié, la traversée dangereuse de la Manche de la France vers le Royaume-Uni.

La victime, initialement identifiée comme un garçon de 16 ans, a depuis été identifiée comme étant Abdulfatah Hamdallah. Aussi connu sous le nom de Wajdi, le Guardian arapporté que des membres de sa famille avaient déclaré à ses journalistes qu'il avait 22 ans. Les membres de la famille ont déclaré que sa demande d'asile en France avait été refusée récemment et qu'il risquait la dangereuse traversée maritime à la recherche d'une vie meilleure que l'«horreur» qu'il avait vécue. Il aurait dit à un cousin à Calais qu'il ne le reverrait peut-être pas.

Abdulfatah Hamdallah (Credit: Facebook)

[image]Abdulfatah Hamdallah (source: Facebook) – https://www.wsws.org/asset/f4dfb7f0-ad7a-464e-9a41-64ef072416eA/image.jpg?rendition=image960[/image]

Il semblerait que les deux réfugiés aient tenté la traversée dans un petit canot pneumatique de quelques mètres, en utilisant des pelles comme rames. Selon les indications, une lame de pelle a accidentellement percé l’embarcation de fortune. Le Guardian a cité Charles Devos, chef d'un service de sauvetage de Calais, qui a déclaré que les garçons se trouvaient dans «une petite embarcation que l'on peut trouver dans les supermarchés et que l'on gonfle à la bouche [...] Traverser la Manche avec cela était impossible. Les vagues créées par les traversiers fonçant à 22 nœuds l'auraient fait chavirer.»

Le journal rapporte: «À 1 h 09, un centre opérationnel régional de recherche et de sauvetage a été alerté qu'un migrant se trouvait sur la plage de Sangatte. En état d'hypothermie, il a été immédiatement soigné et conduit à l'hôpital de Calais.» Dans ses premières déclarations, le réfugié a confirmé que l’embarcation avait chaviré et que son ami était toujours dans l'eau et ne savait pas nager. «À 8 heures du matin, heure française, la police des frontières a appris qu’un "corps sans vie" avait été retrouvé sur la plage de Sangatte».

Le Mail arapporté: «Un pêcheur de nuit sur le rivage a repéré le bateau en train de couler et a immédiatement appelé les services d'urgence».

Le Times arapporté: «Un marcheur sur la plage a trouvé le corps après l'aube à Sangatte, près de l'embouchure du tunnel sous la Manche.[ …] Le jeune mort a été identifié par son ami et d'après son passeport, qui était sur son corps».

De telles mesures désespérées sont fréquemment prises par les réfugiés et les migrants fuyant les horreurs de leurs pays dévastés. Ceux qui tentent le voyage l'ont même fait dans des pataugeoires de jardin. Un homme a tenté de traverser la Manche d’une trentaine de kilomètres vers le Royaume-Uni avec des bouteilles de limonade vides attachées à son corps comme dispositif de flottaison de fortune. Les kayaks et les petites barques en bois sont de plus en plus utilisés dans l'une des voies de navigation les plus fréquentées au monde.

La mort d'Abdulfatah et le sort de son compagnon rescapé de la mort sont une tragédie de plus résultant du déplacement de millions de personnes à travers le Moyen-Orient et l'Afrique par des guerres d'inspiration impérialiste pour les ressources et l'avantage géopolitique.

La population du Soudan du Sud a souffert des années de guerres civiles depuis la déclaration d'indépendance du Soudan en 2011. Le Soudan du Sud compte environ 1,6 million de personnes déplacées à l'intérieur du pays (PDI), certaines vivant dans des camps de tentes densément peuplés à l'intérieur des bases des forces militaires de l’ONU. 2,2 millions de réfugiés supplémentaires sont déplacés dans les pays voisins. L'Ouganda compte plus de 1,6 million de réfugiés, dont les trois quarts sont originaires du Soudan du Sud. Plus de la moitié de la population du Soudan du Sud riche en pétrole est confrontée à une insécurité alimentaire aiguë, tandis que les principales causes de décès sont des maladies et des affections traitables comme le paludisme, la tuberculose et la diarrhée.

La mort du jeune homme a déclenché une guerre des mots entre les autorités françaises et britanniques, se rejetant mutuellement la responsabilité. Le député de Calais, Pierre-Henri Dumont, a demandé: «Combien de drames faudra-t-il encore pour que les Britanniques retrouvent une once d’humanité ? L’impossibilité de déposer une demande d’asile en Grande-Bretagne sans y être physiquement présent engendre ces drames.»

S'adressant à Channel 4 News, le député conservateur britannique Tim Loughton a déclaré: «Il est consternant que les Français permettent aux gens de mettre leur vie en danger.[ …] C'est là que se situe le manque d'humanité, j'en ai bien peur».

A peine ces larmes de crocodile ont-elles été versées que les deux pays se sont penchés sur la meilleure façon de renforcer leurs frontières pour arrêter la migration. Les médias leur ont prêté main-forte, laissant les fascistes à se réjouir de la mort Abdulfatah dans la section des commentaires d'un article du Daily Mail sur le sujet.

Ce mois-ci, le ministre britannique de l'Intérieur, Priti Patel, a créé un nouveau poste, le commandant de la menace clandestine de la Manche, chargé de rendre la «route de la Manche non viable pour les traversées de petits bateaux».

Marlène Schiappa, ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, a affirmé dans un tweet que la mort d'Abdulfatah était un «drame insupportable [qui] nous mobilise encore + avec [le ministre français de l’Intérieur] @GDarmanin contre les passeurs qui profitent de la détresse d’êtres humains».

Répondant à Schiappa, Patel a tweeté: «perte douloureuse et tragique d’une jeune vie», qui«rappelle brutalement l’existence des odieux gangs criminels et passeurs de clandestins qui exploitent les personnes vulnérables».

Le fait est qu'il n'y avait aucun passeur de clandestins impliqué dans cette dernière tragédie. Les mensonges de Schiappa et Patel visent à exonérer leurs gouvernements respectifs de toute responsabilité et à justifier une répression encore plus féroce des migrants.

Quelques centaines de personnes désespérées tentant des traversées en bateau de la France vers le Royaume-Uni ont suscité l'hystérie dans les médias de droite sur une «invasion» que le pays serait en train de subir. Plus tôt ce mois-ci, le ministère britannique de la Défense a été mobilisé pour déployer des avions de surveillance de l’armée de l’Air pour aider la patrouille frontalière au large de la côte sud du Royaume-Uni, et l'intervention de la Marine royale (Royal Navy) a été demandée.

Le vitriol vise à rameuter les couches de droite les plus arriérées en faisant des immigrants et des demandeurs d'asile les boucs émissaires de tous les maux sociaux, tandis que le gouvernement entend intensifier ses attaques contre la classe ouvrière.

Dimanche dernier, un voyou a attaqué un migrant sur une plage du village de Kingsdown, près de Deal dans le Kent. L'agression a eu lieu quelques minutes seulement après que le migrant a débarqué d’un canot pneumatique. Quelques heures auparavant, Natalie Elphicke, députée conservatrice de Dover & Deal, avait exigé que le gouvernement «arrête et renvoie» les bateaux de migrants vers la France. Elle versait des larmes de crocodile pour la mort d'Abdulfatah alors qu’elle avait proclamé peu de temps avant en réaction au débarquement de huit migrants à Cliffe: «C'est inacceptable que des gens pénètrent en Grande-Bretagne de cette manière.»

Le chef du Parti Brexit, Nigel Farage, a passé des semaines à attiser le même sentiment xénophobe contre une «invasion» du littoral anglais par quelques personnes en dériveurs et en barques.

Il n'y a rien de plus dégradant et hypocrite dans ce contexte que les critiques des médias libéraux et de divers députés travaillistes sur le traitement des demandeurs d'asile et des réfugiés. Ils sont tous d'accord pour dire que ce qui se passe avec les traversées de la Manche est «illégal» et, tout au plus, ils ne peuvent se résoudre qu'à exiger des routes «sûres et légales» vers le Royaume-Uni, celles-ci devant être contrôlées bien sûr par un gouvernement conservateur férocement anti-migrant.

Il y a seulement quelques mois, le Parti travailliste et les personnalités libérales du Guardian ont fait un tollé lorsque Johnson annonçait un resserrement de la politique d'immigration qui renforçait la politique « d’environnement hostile» de sa prédécesseure, Theresa May.

La politique actuellement adoptée par l'ensemble de l'establishment politique ne peut que faciliter de nouvelles horreurs et encore plus de morts. Soulignant l'ampleur de la catastrophe à laquelle sont confrontés les immigrés et les demandeurs d'asile, la mort du jeune soudanais a eu lieu alors que la mort massive d'au moins 45 personnes, dont cinq enfants, a eu lieu au large des côtes de la Libye. Ils ont péri sur un bateau se dirigeant vers la frontière sud de l'UE. C’est le bilan le plus sombre à ce jour, parmi plus de 300 personnes qui sont mortes cette année en tentant de rejoindre l'Europe depuis la Libye. Le nombre de morts continue d'augmenter. L'Espagne a confirmé mercredi que les corps de 10 migrants avaient été retrouvés dans un bateau semi-submergé près des îles Canaries.