La colère des travailleurs augmente alors que le gouvernement turc minimise la crise du COVID-19

Par Barış Demir et Çetin Akın
29 août 2020

Le coronavirus continue de se propager en Turquie après que le gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan, soutenu par les partis bourgeois d’opposition et les syndicats, a rouvert l’économie le 1er juin.

Comme dans tous les pays du monde, la pandémie de coronavirus est hors de contrôle en Turquie après une campagne meurtrière de retour au travail dans l’intérêt de la classe dirigeante. Le gouvernement ne réagit qu’avec des déclarations et des données peu fiables. Alors que le nombre total officiel de cas en Turquie a atteint 261.000, avec plus de 6.150 décès, le nombre de cas quotidiens a été de 1.502 mardi, le plus grand nombre depuis le 15 juin.

Alors que la pandémie se propage sur les lieux de travail, les entreprises et les autorités forcent même les personnes infectées à travailler, ce qui suscite une opposition croissante parmi les travailleurs.

Après avoir augmenté le nombre de cas de COVID-19 sur les lieux de travail, le gouvernorat d’Artvin a décidé de maintenir les quelque 4.000 travailleurs sur les chantiers du barrage et de la centrale hydroélectrique de Yusufeli. Les travailleurs ont réagi en débrayant le 25 août.

Un travailleur a dit à sendika.org: «De nombreux travailleurs qui voulaient débrayer travaillent dans cette industrie. Cependant, ils n’ont pas donné leur autorisation et nous avons appris que certains d’entre eux avaient reçu des menaces telles que “Vous ne pouvez pas obtenir d’indemnité de préavis ni d’indemnité de chômage”. Aujourd’hui, ils nous obligent à rester sur le chantier avec l’accord du bureau du gouverneur».

Le mois dernier, une entreprise de conserves de poisson, Dardanel, située dans la ville occidentale de Çanakkale, a forcé tous les travailleurs à entrer dans son usine pendant 14 jours après que plus de 40 travailleurs aient été testés positifs au coronavirus. Non seulement le bureau du gouverneur, mais aussi le maire de la ville – un membre du Parti républicain du peuple (CHP) – ont approuvé cette décision. Cela montre ainsi la collaboration réactionnaire qui existe entre le gouvernement et les partis dits d’opposition aux dépens des travailleurs.

On signale de plus en plus de cas d'épidémies sur le lieu de travail dans les provinces de Turquie. Cela comprend:

La colère contre la réponse du gouvernement augmente également parmi les travailleurs de la santé, les plus touchés par la pandémie. La semaine dernière, la plateforme de santé Diyarbakır a partagé les dernières données du diagnostic COVID-19 des professionnels de la santé de la ville. Selon le rapport, alors qu’au total 476 travailleurs de la santé se trouvent infectés à Diyarbakır, 130 d’entre eux ne sont tombés malades que ces deux dernières semaines.

Le 20 août dernier, les professionnels de la santé ont organisé un arrêt de travail d’une heure et une occupation à Diyarbakır pour attirer l’attention sur les conditions de travail difficiles. Ils ont publié une déclaration qui affirme que les mesures prises par le gouvernement sont insuffisantes: «Malheureusement, juste la semaine dernière, nous avons perdu deux amis médecins, un technicien de santé et un travailleur sous-traitant dans cette période à Diyarbakır et Urfa.»

Deniz Topkan, coprésident du Syndicat des employés publics de la santé et des services sociaux (SES) de Batman, a récemment déclaré que sur les 3.500 travailleurs de la santé de la ville de Batman, 700 ont été testés positifs. Le système de santé étant insuffisant face à l’augmentation intense des cas, a-t-il ajouté, sept personnes sont mortes la semaine dernière en attendant les soins intensifs, même si la capacité de l’hôpital de 350 lits a été portée à 450.

Les travailleurs ne diffusent des rapports sur les situations mortelles sur le lieu de travail que par le biais des médias sociaux. Alors que les médias d’entreprise ne les rapportent pas et se placent derrière l’establishment politique, les syndicats coopèrent avec les fonctionnaires et les entreprises, notamment pour cacher le nombre de cas sur le lieu de travail. Des travailleurs tombent malades et même meurent, mais la direction et le syndicat refusent de dire aux travailleurs combien d’entre eux sont atteints du COVID-19.

Dans l’usine automobile BMC à İzmir, où près de 3.000 travailleurs sont employés, les travailleurs ont déclaré que le nombre de cas positifs est passé de 12 la semaine dernière à 70, et que la production a cessé. Mürsel Öcal, le responsable de la branche İzmir du syndicat Türk-Metal, a nié l’existence des travailleurs infectés dans la BMC. Sa déclaration sur la situation exprime le mépris total de toute la classe dirigeante et de tous ses serviteurs pour la vie des travailleurs: «Les usines sont les endroits les plus fiables d’İzmir.»

Selon les scientifiques et les experts médicaux, les chiffres du ministère de la Santé sont bien en dessous du nombre réel de cas et de décès, qui ne sont plus du tout fiables. Même la somme des chiffres pour quelques villes annoncés par les branches de l’Association médicale turque (TTB) dépasse le nombre total quotidien national fourni par le ministère de la Santé.

De nombreux médecins, travailleurs de la santé et parents de patients rapportent que de nombreuses personnes infectées ont perdu la vie pendant leur traitement du COVID-19, mais les hôpitaux énumèrent d’autres causes de décès. Alors que le nombre de patients aux soins intensifs et de patients intubés est en augmentation, le ministère de la Santé affirme que le nombre de décès quotidiens se situe entre 18 et 24 depuis plus de deux mois. Alors que les travailleurs de la santé de différentes provinces déclarent sur les médias sociaux que la situation dans les hôpitaux est la pire depuis le début de la pandémie, les chiffres officiels se trouvent bien en dessous de la pire période enregistrée en Turquie.

Dans une interview accordée le 25 août, le Dr Halis Yerlikaya, membre du Conseil central de la TTB, a déclaré «Près de la moitié des chiffres du ministère proviennent de Diyarbakır… Le jour où le ministère a annoncé que le nombre de cas s’élevait à 1.200-1.300, l’association médicale Diyarbakır a annoncé que 601 personnes sur Diyarbakır avaient été testées positives. Si le site était transparent et que les chiffres réels étaient révélés, peut-être que les réflexes et le comportement de la société évolueraient en conséquence».

Malgré l’augmentation du nombre de cas, les avertissements des experts selon lesquels la pandémie va s’intensifier dans les mois à venir, ainsi que les exemples destructeurs de l’Amérique et de l’Europe, le gouvernement se prépare quand même à rouvrir les écoles le 21 septembre. En octobre, des matchs de football doivent être disputés en présence de milliers de partisans.

Les écoles privées, que le gouvernement a fortement encouragées au cours des dernières décennies, ont déjà ouvert le 17 août, et les enseignants des écoles publiques sont retournés à l’école le lundi pour le processus dit de «séminaire». Le gouvernement est sur le point d’ouvrir toutes les écoles dans le cadre de son ouverture économique.

Le gouvernement a dû reporter l’ouverture des écoles publiques du 1er au 21 septembre en raison de l’opposition sociale croissante. Au début de ce mois, le syndicat des travailleurs de l’éducation et des sciences (Eğitim-Sen) a publié une enquête intitulée «L’éducation en situation de pandémie» auprès de 2.239 enseignants dans tout le pays. La grande majorité des participants (96,4 pour cent) ont déclaré que si l’éducation en face à face est mise en place pendant la pandémie, leur santé et celle de leur famille seront en danger.

Alors que le COVID-19 se propage en raison de la réaction meurtrière de la classe dirigeante à la pandémie, entraînait des centaines de milliers de décès, la seule façon pour la classe ouvrière de se défendre est d’agir afin de sauver les vies des travailleurs, y compris les enseignants et les professionnels de la santé. On doit créer des comités de sécurité des travailleurs sur les lieux de travail qui seront indépendants des syndicats procapitalistes, en Turquie et à l’internationale.

(Article paru en anglais le 27 août 2020)