Canada: Le Parti conservateur choisit Erin O'Toole comme chef dans un virage encore plus à droite

Par Roger Jordan et Keith Jones
1 septembre 2020

Les conservateurs du Canada, l'opposition officielle au Parlement fédéral, ont choisi Erin O'Toole pour être le prochain chef du parti lors d'un vote des membres par correspondance, dont les résultats ont été publiés tôt le 24 août.

Vétéran des Forces armées canadiennes depuis 12 ans, avocat corporatif et ministre de second rang au sein du gouvernement conservateur de Harper pendant 10 mois en 2015, O'Toole a gagné la direction du parti conservateur en se présentant comme le meilleur défenseur de l'héritage d'austérité, de réaction et de militarisme de Harper, et en courtisant la grande faction sociale conservatrice du parti. Il s'est engagé à «reprendre le Canada» de la «gauche radicale», à affronter la Chine de manière agressive en alliance avec Washington et à faire du Canada un pays encore plus accueillant pour les investisseurs mondiaux.

O'Toole a été soutenu par Jason Kenney, premier ministre de l'Alberta et chef de facto de la faction de la droite dure du parti, basée dans l'Ouest, après qu'une longue liste d'éminents conservateurs ayant des liens étroits avec Stephen Harper, dont l'ancien chef intérimaire Rona Ambrose, John Baird et Pierre Polivere, ait refusé de se présenter à la direction du parti.

Au troisième tour, O'Toole a battu Peter MacKay, le présumé leader tout au long de la campagne prolongée par la COVID-19, qui a duré des mois. Bien qu'il ait occupé des portefeuilles importants dans le gouvernement Harper et qu'il ait des liens personnels étroits avec Brian Mulroney, qui a fortement accentué la politique canadienne vers la droite pendant ses neuf années de premier ministre (1984-1993), MacKay a été rejeté comme «trop modéré» par de larges pans du parti. Cela était surtout dû au fait qu'il avait dirigé ce qui restait du Parti progressiste-conservateur avant sa fusion avec l'Alliance canadienne dirigée par Harper en 2003 pour former le «nouveau» Parti conservateur.

O'Toole en a profité pour se présenter comme le «vrai conservateur bleu» dans la course, et en lançant des appels ciblés aux conservateurs sociaux et aux xénophobes anti-immigrants qui avaient initialement soutenu les troisième et quatrième places, Leslyn Lewis et Derek Sloan.

Le vote sur la direction du parti était ouvert à tous les membres du Parti conservateur. Mais le vainqueur et le classement des bulletins de vote ont été déterminés sur la base d'un système de points, dans lequel chacune des 338 circonscriptions parlementaires valait 100 points, et les points que les candidats ont reçus ont été déterminés par leur part respective du vote populaire de chaque circonscription.

Pratiquement inconnu avant d'entrer dans la course au leadership, Lewis, qui s'est fait le champion des restrictions sur le droit à l'avortement et de la réduction des règlements régissant les projets de ressources naturelles, a en fait remporté plus de voix que O'Toole et MacKay au deuxième tour. Elle a obtenu un soutien particulièrement fort des conservateurs sociaux et de certaines sections de la base de la droite dure du parti en Alberta et en Saskatchewan, où les conservateurs détiennent 47 des 48 sièges de la Chambre des communes. Cependant, en raison des aléas du système de vote du parti, Lewis a terminé en troisième place au pointage au deuxième tour et a été éliminée.

Sloan, qui a été éliminé après le premier tour de scrutin, a utilisé sa campagne pour défendre des politiques à la Trump. Parmi celles-ci, on peut citer l'abandon de l'accord de Paris sur le climat, la réduction de l'immigration et le retrait du soutien du Canada à l'Organisation mondiale de la santé. Combinant racisme et bellicisme anti-chinois, il a fait la une des journaux au printemps dernier en accusant publiquement la responsable de la santé publique canadienne Theresa Tam, originaire de Hong Kong, de «travailler pour» Pékin.

Ensemble, Lewis et Sloan ont obtenu 40 % des voix au premier tour de scrutin, sur un total de 174.000 voix. Le petit nombre de votes exprimés - représentant moins de 0,5 % des 37 millions d'habitants du Canada - et la force du soutien aux conservateurs sociaux Lewis et Sloan soulignent à quel point la base du soutien social des conservateurs est étroite et le peu d'enthousiasme populaire que la course à la direction a suscité. Même le chroniqueur de droite du Globe and Mail Konrad Yakabuski a reconnu que la course à la direction du parti conservateur avait été une «lutte terne entre les choix de la liste B».

L'absence de soutien généralisé pour les conservateurs reflète le fait qu'ils parlent sans aucune réserve au nom des sections les plus rapaces du capital canadien. O'Toole a fait campagne en tant qu'«héritier naturel» du premier ministre Stephen Harper, dont le mandat au pouvoir entre 2006 et 2015 a été caractérisé par une vaste militarisation de la politique étrangère canadienne, des attaques généralisées contre les droits des travailleurs et une austérité sauvage dans les dépenses.

Depuis le départ de Harper, immédiatement après la victoire des libéraux aux élections d'octobre 2015, les conservateurs ont pris un virage encore plus à droite.

O'Toole remplace Andrew Scheer, qui s’était présenté lui-même comme un «Harper avec un sourire» lors de la campagne pour la direction du parti en 2017. Conservateur social impénitent et fervent défenseur de l'Opus Dei archiréactionnaire, Scheer a néanmoins réussi à se présenter comme un candidat «de compromis» en battant Maxime Bernier, qui avait été en tête à chaque tour de scrutin avant le 13e et dernier tour. Un peu plus d'un an plus tard, Bernier quitte les conservateurs et fonde le Parti populaire du Canada (PPC). Combinant un chauvinisme anti-immigrant virulent et des politiques néolibérales impitoyables, Bernier a modelé son PPC sur l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), le Rassemblement national français et d'autres partis européens d'extrême droite.

Le départ de Bernier n'a pas ralenti la marche des conservateurs vers la droite. Le directeur de campagne de Scheer et d'autres conseillers avaient des liens de longue date avec Rebel Media, l'organe médiatique basé en Alberta qui est devenu un porte-parole des forces d'extrême droite et fascistes.

Après l'échec des conservateurs à détrôner les libéraux lors des élections d'octobre dernier, il y a eu une vague d'opposition au sein du parti et des entreprises canadiennes, et Scheer a rapidement été évincé de la direction. Certaines sections du parti ont accusé l'hostilité évidente de Scheer au mariage homosexuel et au droit à l'avortement d'avoir rendu difficile aux conservateurs de gagner des voix dans les zones urbaines.

Si les visions sociales conservatrices de Scheer et son indifférence au changement climatique ont sans aucun doute coûté des voix aux conservateurs, un facteur bien plus important dans leur défaite a été la capacité du premier ministre Justin Trudeau à se poser en adversaire des mesures d'austérité brutales mises en place par le premier ministre conservateur de l'Ontario Doug Ford. L'opposition populaire à Ford s'est traduite par une performance électorale conservatrice désastreuse dans la province la plus peuplée du Canada, leur part du vote populaire de l'Ontario ayant en fait chuté par rapport à 2015.

La position anti-Ford de Trudeau a été facilitée par ses alliés dans les syndicats et par le NPD social-démocrate, qui a proclamé à plusieurs reprises qu'il était prêt à servir de partenaire junior des libéraux dans un gouvernement de coalition. Aussitôt les élections terminées, Trudeau a publiquement embrassé Ford et s’est entendu avec lui et, au nom de «l'unité nationale», il s'est efforcé d'apaiser Kenney et son homologue d'extrême droite de la Saskatchewan, Scott Moe.

Avec le soutien des syndicats, toujours soucieux de promouvoir le faux bilan «progressiste» des libéraux, le gouvernement libéral de Trudeau, au cours de ses cinq années de mandat, a réduit le financement des soins de santé, élargi les pouvoirs répressifs de l'appareil de sécurité nationale, augmenté considérablement les dépenses militaires et renforcé la participation de l'impérialisme canadien aux guerres, opérations militaires et intrigues menées par les États-Unis dans le monde entier.

Le gouvernement Trudeau a travaillé en étroite collaboration avec les syndicats, les néo-démocrates et les grandes entreprises pour orchestrer un sauvetage massif des banques et des marchés financiers au cours des premières phases de la pandémie de COVID-19. Il mène actuellement une campagne de retour au travail téméraire qui comprend la réduction du soutien financier aux travailleurs afin qu'ils n'aient d'autre choix que de retourner sur des lieux de travail dangereux.

Malgré cela, des pans importants de l'élite au pouvoir sont de plus en plus frustrés par le gouvernement libéral. Ils craignent qu'il manque de force politique et ne soit pas suffisamment impitoyable pour imposer un nouveau cycle d'austérité sauvage et poursuivre agressivement les intérêts impérialistes canadiens face à l'opposition croissante de la classe ouvrière.

D'où les tentatives de transformer les conservateurs, l'autre parti traditionnel de la classe dirigeante du gouvernement national, en une alternative viable.

Dans son discours de victoire, O'Toole a appelé au soutien des grandes entreprises, en déclarant qu'il était temps de freiner les dépenses publiques, de réduire les réglementations environnementales et d'augmenter les tensions avec la Chine. «Les capitaux et les emplois ont quitté le Canada et d'importants déficits étaient en cours avant que la crise de COVID ne conduise à des dettes et des déficits records», a-t-il déclaré. Il a ensuite accusé le gouvernement Trudeau d'avoir fait du Canada «un endroit risqué» pour les investisseurs.

O'Toole et les conservateurs sont déterminés à défendre les intérêts de l'élite financière avec toute la force de l'État. C’était le sens de sa promesse faite lors de sa campagne à la direction de suivre l'exemple du premier ministre albertain Jason Kenney et de criminaliser les blocages de protestation des chemins de fer et autres infrastructures publiques. De telles mesures antidémocratiques ont été justifiées en réponse aux blocus de février dernier en soutien à l'opposition des Wet'suwet'en aux pipelines sur leurs terres traditionnelles: des actions qui ont incité Scheer et une grande partie des médias corporatifs à demander le déploiement de l'armée pour briser les manifestations.

O'Toole a promis de «rétablir la place du Canada dans un monde difficile», en renforçant les alliances du Canada avec les puissances impérialistes occidentales, en particulier Washington. Il est particulièrement intransigeant sur le fait que le Canada doit jouer un rôle encore plus important dans l'offensive militaro-stratégique incendiaire de l'impérialisme américain contre la Chine dotée de l'arme nucléaire. Le nouveau leader conservateur exige qu'Ottawa bannisse immédiatement Huawei du réseau 5-G du Canada, s'efforce de «découpler» l'économie canadienne de la Chine et impose des sanctions à la Chine en invoquant son traitement de la minorité ouïgoure et ses attaques contre les droits démocratiques à Hong Kong. Faisant écho aux déclarations belliqueuses du secrétaire d'État américain Mike Pompeo, O'Toole a utilisé un langage apocalyptique pour accuser Pékin de chercher à «imposer son propre modèle de gouvernance autoritaire au monde», ajoutant que «pour les Canadiens, il n'y a pas de plus grand problème géopolitique».

(Article paru en anglais le 29 août 2020)