Le gouvernement grec poursuit l'expulsion de plus de 11.000 demandeurs d'asile

Par John Vassilopoulos
2 septembre 2020

Depuis le 1er juin, des procédures d’expulsion ont été engagées par les autorités grecques contre plus de 11.000 réfugiés, dont la demande d’asile a été approuvée avant le mois de mai de cette année.

Cette mesure a été passée en loi par la législation du gouvernement conservateur de la Nouvelle Démocratie (ND) et est entrée en vigueur en mars dernier. Elle stipule qu’une fois qu’on approuve une demande d’asile, les réfugiés ont 30 jours pour quitter les camps, les appartements et les hôtels où ils sont logés. Toute prestation sociale à laquelle ils avaient droit en tant que demandeurs d’asile est supprimée.

Les 67 hôtels qui accueillent des demandeurs d’asile dans le pays fermeront leurs portes d’ici la fin de l’année.

Les actions du gouvernement ND sont particulièrement brutales, car les expulsions sont en cours dans un contexte de résurgence de la pandémie COVID-19, où des centaines de nouvelles infections sont annoncées chaque jour.

Des migrants afghans campent avec leurs familles, après leur arrivée du camp de Moria à Lesbos. (AP Photo/Yorgos Karahalis)

Un amendement, adopté par le Parlement grec à la fin de 2019 et est entré en vigueur au début de cette année, ajouté à la loi dite «de protection internationale» (IPA) sanctionne ces mesures. La législation punitive est un ensemble de mesures punitives, qui comprennent une nouvelle procédure accélérée de demande d’asile qui érode gravement le droit de demander l’asile formellement protégé par le droit international. Le nouveau processus est appliqué en priorité à ceux qui sont arrivés depuis le début de cette année, de nombreuses demandes se trouvent traitées dans les jours qui suivent l’arrivée des demandeurs. La loi permet de rejeter des demandes en raison d’infractions administratives mineures, notamment le fait de ne pas se présenter à un entretien de la demande ou de ne pas renouveler l’enregistrement à temps.

La législation consacre l’environnement hostile auquel les réfugiés sont déjà confrontés en Grèce afin de dissuader les autres de venir. C’est ce qu’a clairement indiqué le ministre de l’Immigration et de l’Asile, Notis Mitarakis, dans une interview accordée à la chaîne de télévision Skai au début du mois de mars: «Notre objectif est d’accorder l’asile dans un délai de deux à trois mois à ceux qui y ont droit. Ensuite, on retire les prestations et le logement parce que tout cela a attiré des gens à venir dans notre pays et à profiter de ces prestations».

Le processus d’expulsion, qui a été retardé de quelques mois alors que la Grèce était en confinement, a provoqué des scènes de dénuement avec des centaines de réfugiés – dont beaucoup de familles – qui dorment sur la place Victoria, dans le centre d’Athènes. Un article publié dans Vice le 21 août a rapporté que «les nouveau-nés et les personnes âgées handicapées font partie de ceux qui campent sur des nattes et des cartons. Ils sont exposés à une chaleur étouffante et se trouvent sans nourriture et sans eau».

Un rapport publié le 3 août par Refugee Support Aegean (RSA) a documenté les cas de plusieurs familles vulnérables qui ont été récemment expulsées du tristement célèbre camp de Moria sur l’île de Lesbos, pour se retrouver sans abri sur la place Victoria.

Il a cité le cas d’Abdul, un survivant de la torture en Afghanistan et père d’un enfant autiste: «L’état de mon enfant est très grave. Il ne peut pas se trouver dans des endroits bruyants, sous le stress. Toute tension supplémentaire aggrave sa psychologie et sa santé. Depuis que nous [nous sommes] retrouvés dans les rues d’Athènes, il semble [souffrir] de graves maux de tête. Il se tient souvent la tête, il appuie dessus et se frappe. Notre plus gros problème est que nous n’avons pas de maison, pas d’endroit sûr, pas de protection… Nous sommes malades, et nous le sommes de plus en plus. Nous sommes stressés et nous le devenons encore plus. Je ressens une peur profonde en moi…»

Human Rights Watch a cité le cas de Basira, «une femme afghane de 21 ans qui est seule en Grèce». Ce mois-ci, elle n’a eu que quelques jours pour quitter sa tente dans le camp de Moria après avoir obtenu l’asile. Basira a déclaré: «Ils ont coupé l’aide en espèces et m’ont dit que je devais partir… Ils ont dit que s’ils revenaient et me trouvaient [dans la tente], ils me prendraient de force. J’avais peur et j’étais désespérée parce que je suis seule, je ne savais pas où aller».

Le ministre de l’Immigration et de l’Asile, Mitarakis, a tenté de manière provocante de rejeter la faute sur les réfugiés eux-mêmes en tweetant le 3 juillet: «Cette année, 16.000 migrants ont quitté nos îles, malheureusement 110 personnes se trouvent sur la place Victoria. Un programme de soutien existe pour trouver un logement et du travail, ils doivent “se prendre en main”, nous ne pouvons pas leur accorder des privilèges à vie».

Une soumission écrite au nom du RSA en juin dernier à la Cour européenne des droits de l’homme vient démentir les affirmations de Mitarakis en mettant en évidence le labyrinthe kafkaïen auquel sont confrontés les réfugiés qui cherchent à «se prendre en main». On peut lire: «Les détenteurs de statut en Grèce continuent de faire face à des défis spécifiques posés par de sévères barrières administratives à l’accès à différents types de documents officiels. Ces obstacles empêchent les personnes de remplir les conditions requises en matière de documents pour accéder à des droits essentiels. Il s’agit d’éléments tels que les soins de santé, le logement, la protection sociale et l’accès au marché du travail dans les mêmes conditions que les ressortissants nationaux». Le numéro d’identification fiscale (AFM), dont l’attribution nécessite un justificatif de domicile, en est un bon exemple. Toutefois, les personnes récemment expulsées se retrouvent dans une situation difficile, car le numéro d’identification fiscale est également requis pour la location d’un bien immobilier et l’ouverture d’un compte bancaire.

La nouvelle législation s’est accompagnée d’une intensification des «refoulements» par les garde-côtes grecs consistant à refouler des bateaux remplis de réfugiés et de migrants à travers la frontière maritime de la Grèce, une pratique illégale en vertu du droit international.

Selon un reportage d’enquête publié par le New York Times le 14 août, au moins 31 incidents distincts de ce type, impliquant au moins 1.072 demandeurs d’asile, ont eu lieu depuis mars. Selon l’article, «des migrants ont été contraints de monter dans des radeaux de sauvetage qui fuyaient parfois et étaient laissés à la dérive à la frontière entre les eaux turques et grecques. D’autres ont été abandonnés à la dérive dans leurs propres bateaux après que des fonctionnaires grecs aient désactivé leurs moteurs».

L’article cite le témoignage de Najma al-Khatib, une enseignante syrienne de 50 ans, qui affirme que des fonctionnaires grecs masqués l’ont emmenée avec 22 autres personnes, dont deux bébés, sous le couvert de l’obscurité. Les fonctionnaires les ont pris d’un centre de détention sur l’île de Rhodes le 26 juillet et ils les ont abandonnés dans un radeau de sauvetage sans gouvernail et sans moteur. Les garde-côtes turcs les ont finalement secourus.

Najma a déclaré au NYT: «J’ai quitté la Syrie par peur des bombardements – mais quand cela s’est produit, j’aurais voulu être morte sous une bombe».

En réponse au reportage du New York Times, Ylva Johansson, qui supervise la politique de migration à la Commission européenne, a exprimé sa «préoccupation» mais a déclaré qu’elle était «impuissante à enquêter sur sa validité». Elle a ajouté: «Nous ne pouvons pas protéger notre frontière européenne en violant les valeurs européennes et en enfreignant les droits des personnes. Le contrôle des frontières peut et doit aller de pair avec le respect des droits fondamentaux».

Une telle rhétorique creuse contredit le fait que la politique de la Grèce s’inscrit dans le cadre des objectifs stratégiques plus larges de l’UE.

Johansson elle-même s’est rendue en Grèce en mars avec la directrice générale de la Commission européenne responsable de la migration et des affaires intérieures, Monique Pariat, où ils ont rencontré Mitsotakis et Mitarakis. Selon une annonce de la Commission, cette visite s’inscrivait «dans la continuité des mesures de soutien annoncées la semaine dernière concernant la gestion de la crise migratoire en Grèce».

Vers la fin juin, dans une lettre à Mitarakis, Pariat a salué «les progrès réalisés par les autorités responsables de la migration et de l’asile sous la direction de Mitarakis». Elle a ajouté que ses efforts «ne sont pas seulement importants pour la Grèce et pour l’UE».

Plus inquiétant encore, l’agence européenne de surveillance des frontières, Frontex, s’est engagée à augmenter ses forces en mer Égée. Début mars, quand la Grèce intensifiait ses opérations de dissuasion, le directeur général de Frontex, Fabrice Leggeri, a déclaré: «J’ai vu l’évolution rapide de la situation aux frontières extérieures de la Grèce avec la Turquie. J’ai alors décidé de lancer l’intervention rapide aux frontières demandée par la Grèce. Cela fait partie du mandat de Frontex d’aider un État membre faire face à une situation exceptionnelle. L’État peut demander un soutien urgent avec des officiers et des équipements de tous les États membres de l’UE et des pays associés à Schengen».

«À partir de l’année prochaine, nous pourrons compter sur les 700 premiers officiers du corps permanent des gardes-frontières et des garde-côtes européens pour assurer la flexibilité opérationnelle en cas d’intervention rapide aux frontières». Il s’est plaint: «Aujourd’hui, nous dépendons entièrement des États membres de l’UE et des pays associés à Schengen pour les contributions à apporter en ce moment crucial».

Evelien van Roemburg, directrice de la campagne de migration d’Oxfam en Europe, a noté que «l’Union européenne est complice de ces abus. Depuis des années, elle utilise la Grèce comme terrain d’essai pour tester de nouvelles politiques de migration. Nous nous trouvons extrêmement préoccupés par le fait que l’UE va maintenant utiliser le système d’asile grec comme modèle pour la prochaine réforme de l’asile en Europe».

L’opposition de pseudo-gauche, Syriza (Coalition de la gauche radicale), tente de dépeindre les mesures de la ND comme inhumaines et sa propre période de mandat de 2015 à 2019 comme celle qui a vu l’intégration harmonieuse dans la société des immigrants et des demandeurs d’asile.

Quelle fraude! On a transformé la Grèce en garde-frontières et en gardien de l’Europe sous le gouvernement d’Alexis Tsipras dans le cadre d’un sale marché que la Grèce a conclu avec l’UE et la Turquie. Comme l’a noté le WSWS, dans sa série sur l’héritage réactionnaire de Syriza, l’accord «a éliminé le droit fondamental à l’asile, ce qui était jugé comme illégal par plusieurs organisations des droits de l’homme ainsi que par les Nations Unies. Depuis lors, incarcérés dans les points chauds surpeuplés, des milliers de réfugiés ont passé des années dans des conditions catastrophiques. Deux mois après l’accord, le gouvernement Syriza a utilisé des gaz lacrymogènes et des grenades paralysantes contre les réfugiés qui protestaient à Idomeni et a ordonné le nettoyage du camp».

(Article paru en anglais le 31 août 2020)