Des journaux du patronat hostiles à la révélation de l'espionnage de la CIA sur Assange et leurs propres reporters

Par Oscar Grenfell
22 septembre 2020

Il y a onze mois depuis que le grand quotidien espagnol, El Pais,a révélé les détails d’une vaste opération d’espionnage contre l’éditeur de WikiLeaks, Julian Assange. Il a eu lieu lors qu’Assange était un réfugié politique reconnu par les Nations unies à l’ambassade de l’Équateur à Londres. La réaction des médias bourgeois au cours des onze mois qui se sont écoulés depuis était décidément très étouffée.

L’article initial d’El Pais en octobre dernier a été suivi d'une série d’informations accablantes. On a établi que la surveillance, menée par la société de sécurité «UC Global» chargée de gérer la sécurité à l’ambassade, comprenait l’interception illégale des conversations d’Assange avec ses avocats, en violation flagrante du secret professionnel, des enquêtes menaçantes sur son partenaire et son enfant en bas âge, et des discussions sur la possibilité d’enlever ou même d’empoisonner le fondateur de WikiLeaks.

Les mécanismes de la surveillance, qui impliquait probablement l’Agence centrale de renseignement (CIA) américaine, sont également devenus plus clairs. Le chef de l’«UC Global», David Morales, aurait conclu un accord secret avec les émissaires des services de renseignement américains pour surveiller Assange en 2015 et transmettre tout le matériel recueilli. L’opération s’est prolongée jusqu’en mars 2018.

Assange avec l’ancien ministre équatorien des Affaires étrangères Ricardo Patiño en 2014

Les déclarations d’anciens employés d’UC Global, ainsi que des preuves documentaires, ont indiqué que la société de sécurité du magnat des casinos de Las Vegas et principal donateur de Trump, Sheldon Adelson, a servi d’intermédiaire entre Morales et les services de renseignement américain. L’ancien marine espagnol devenu mercenaire s’est fait arrêter par la police espagnole à la fin de l’année dernière, et risque d’être inculpé de graves infractions pénales.

En d’autres termes, le manque apparent d’intérêt des médias n’est pas dû à un manque d’information. Ou bien, au fait que la surveillance sans précédent du journaliste persécuté le plus célèbre du monde ne mérite pas d’être signalée dans les journaux. Il s’agit plutôt d’une poursuite de l’alignement des médias bourgeois sur la vendetta menée par les États-Unis contre Assange. Ils sont liés étroitement avec les agences de renseignement et les partis politiques officiels qui ont joué le fer de lance de la persécution d’Assange. Ainsi que leur soutien plus large à un programme de militarisme et d’autoritarisme en préparant la guerre impérialiste.

Cela s’est trouvé confirmé de manière frappante dans un article publié par le journaliste d’investigation Max Blumenthal sur le site web de Grayzone vendredi dernier. Le rapport détaillé de Blumenthal était fondé sur les déclarations d’une source anonyme de WikiLeaks, ainsi que sur les commentaires détaillés de Stefania Maurizi, une journaliste italienne qui a travaillé en partenariat avec l’organisation médiatique au cours de la dernière décennie. On a également présenté des communications inédites de Morales. Cela a permis d’établir sa collaboration secrète avec les autorités américaines et celle d’«UC Global».

Blumenthal a souligné le fait, déjà bien établi, que l’espionnage d’«UC Global» en est venu à englober tous les visiteurs d’Assange. Parmi ceux qui se sont fait cibler, il y avait la journaliste du Washington Post chargée de la sécurité nationale, Ellen Nakashima, qui s’est rendue à l’ambassade en décembre 2017 pour interviewer Assange, et Lowell Bergman, qui a travaillé pour le New York Times et PBS (le Télévision public aux États-Unis).

Nakashima a éré soumise au protocole «standard» de «UC Global» pour les visiteurs d’Assange. On l’a obligé de laisser ses affaires à la réception. Ensuite, on les a fouillées et photographiées par le personnel de «UC Global» — y compris prenant les détails de son mobile ce qui a permis de le pirater. Enfin, un employé d’«UC Global» a fait une tentative infructueuse de lui voler son enregistreur vocal.

Ce qui est nouveau dans l’article de Blumenthal, mais pas surprenant, c’est que le Washington Post et d’autres grandes publications ont rejeté les demandes de publication d’informations sur l’espionnage. Cela constituait clairement une attaque contre la liberté de la presse et leurs propres reporters. Ils ont refusé de se joindre à une action en justice que Maurizi cherche à lancer en octobre. Blumenthal a écrit:

Les correspondants d’un grand journal américain ont reçu des preuves détaillées de l’espionnage d’«UC Global» sur Assange et ses associés. Ainsi que, des documents sur les relations de la firme avec la CIA et Sheldon Adelson, a déclaré une source de WikiLeaks au Grayzone.

Non seulement les reporters ne s’intéressaient pas au début au scandale d’espionnage, mais la source de WikiLeaks a déclaré qu’un correspondant avait justifié la surveillance de la CIA par des raisons de sécurité nationale. «Il a dit que c’est ce qu’un service de renseignement est censé faire», a rappelé la source, qualifiant l’expérience de «folle».

Nakashima elle-même n’a jamais mentionné publiquement l’espionnage. Elle n’a pas répondu aux multiples demandes de commentaires à ce sujet non plus de la part de Blumenthal et d’autres. Maurizi, qui s’est fait également largement espionner, a expliqué qu’elle n’avait pas reçu de réponse positive d’un seul journaliste bourgeois américain, à qui elle a demandé de se joindre à une action collective qui devait être déposée devant le tribunal national espagnol au nom des journalistes qui se sont fait prendre dans le filet. Nakashima a ignoré sa correspondance. Bergman a déclaré que cela ne l’intéressait pas.

Surveillance de Bergman, prise par UC Global (Crédit: The Greyzone/Max Blumenthal)

Randy Credico, un comédien américain, activiste et partisan de WikiLeaks, a raconté une réponse similaire, en disant à Blumenthal qu’il était «allé voir tout le monde», avec des informations sur la surveillance, dont il a également fait l’objet.

«Je suis allé à MSNBC, au Wall Street Journal, à CNN, à des journalistes que je connaissais, et je n’ai pu intéresser personne. Je veux dire que tous ces journalistes détestent Trump, et ici vous aviez [le secrétaire d’État américain] Pompeo et Sheldon Adelson, le type qui finance Trump, qui enfreint la loi. On pourrait penser que ce serait un gros problème pour ces progressistes. Et ils n’ont rien dit. C’est consternant qu’ils ne se soient pas manifestés et n’aient rien à dire à ce sujet.»

Le passeport de Credico photocopié par le personnel d’«UC Global» (Crédit: Randy Credico)

Le rapport Grayzone met en évidence certaines des raisons évidentes de l’hostilité des publications bourgeois à toute exposition des activités de la CIA. Le Washington Post, par exemple, est la propriété d’Amazon, qui a des contrats de plusieurs milliards de dollars avec le Pentagone. Lors de sa visite à Assange, Nakashima a indiqué que son employeur n’était pas le Washington Post, mais «Amazon».

De plus, les grandes publications, dont le New York Times, sont les porte-parole publics des agences de renseignement. Les communiqués de presse de la CIA sont publiés presque mot pour mot, tandis que le mot des «agents de renseignements non nommés», dont les affirmations sans fondement occupent une grande partie de la colonne, est traité comme la vérité de l’évangile.

De plus, depuis plus de dix ans, ces publications répètent les mensonges et les calomnies concoctés par les agences de renseignement pour saper le soutien à Assange et WikiLeaks.

Elles ont notamment fait la promotion sans fin de la fausse enquête suédoise sur les allégations d’inconduite sexuelle contre Assange, dont la phase «préliminaire» s’est fait interrompre pour la troisième et dernière fois l’année dernière en raison de l’absence de toute preuve, sans qu’Assange ne s’est jamais fait accuser d’un crime. Il convient également de noter l’immense couverture médiatique consacrée à la théorie discréditée de la conspiration selon laquelle l’exposition de WikiLeaks en 2016 sur la corruption flagrante du Comité national démocratique était le produit d’une sorte de «complot russe».

Dans chaque cas, l’objectif était d’empoisonner l’opinion publique contre Assange et de détourner l’attention des crimes de guerre, des conspirations diplomatiques et des abus politiques que WikiLeaks a révélés. Le fait qu’Assange ait été victime d’une opération d’espionnage massive du gouvernement américain, qui a violé d’innombrables lois internationales et la législation nationale dans de multiples juridictions, ne convient tout simplement pas au récit officiel.

Il se peut cependant qu’il y a d’autres raisons à la réticence des publications de l’entreprise. Beaucoup d’entre elles contenaient des documents qui proviennent de la surveillance à l’intérieur de l’ambassade, avant que les opérations d’UC Global ne se soient fait rendre publiques l’année dernière

On a diffusé des images de la seule occasion où Assange se tenait momentanément sur un skateboard à la sauvette après son expulsion de l’ambassade équatorienne et son arrestation brutale par la police britannique. Cela a servi à justifier l’affirmation absurde selon laquelle le gouvernement équatorien avait illégalement révoqué l’asile d’Assange parce qu’il était un «mauvais hôte» et non parce que c’était l’une des conditions pour obtenir des prêts internationaux massifs et resserrer les liens avec les États-Unis.

Les images de skateboard, et d’autres films visent à dégrader Assange. On les a probablement tournés avec les caméras d’«UC Global». Bien qu’il soit probable que le nouveau régime équatorien du président Lénine Moreno ait divulgué ces documents pour justifier son attaque contre Assange, il est douteux que la CIA s’y soit opposée.

La question se pose inévitablement: est-ce que cela est plausible que toutes les grandes publications d’entreprise, et leur personnel, qui entretiennent les relations les plus étroites avec les agences de renseignement américaines et ont participé avec joie à la campagne contre Assange, n’aient pas eu connaissance de l’espionnage d’UC Global au moment où il a eu lieu? Et s’ils le savaient, mais ont choisi de ne pas le signaler à l’époque, cela ne les rend-il pas complices d’attaques majeures contre la liberté de la presse et l’institution de l’asile politique, qui se trouvent protégées par le droit international?

Pendant ce temps, l’article de Blumenthal mettait à mal les démentis boiteux du chef de l’UC Global, Morales, selon lesquels il travaillait pour les services secrets américains. Il cite par exemple des messages de Morales à ses employés. Il les informe en mai 2017 qu’il se rendait à Miami. Là-bas il a dit qu’il allait fournir à «l’agence des étoiles et des galons» un budget pour l’installation d’équipements de surveillance plus sophistiqués pour espionner Assange.

Un message de David Morales (Crédit: The Greyzone/Max Blumenthal)

Morales, apparemment en référence à son employeur final, a publié des caricatures du président américain Donald Trump en réponse à des demandes de renseignements supplémentaires du personnel d’«UC Global».

(Article paru d’abord en anglais le 21 septembre 2020)