Les assassinats commis par l'armée colombienne intensifient les protestations contre la violence d'État

Par Andrea Lobo
29 septembre 2020

Le meurtre de Juliana Giraldo Díaz, 38 ans, par des soldats dans le département du Cauca, au nord-ouest de la Colombie, a alimenté une escalade des manifestations contre la violence d’État dans tout le pays.

Juliana Giraldo, assassinée par l’armée colombienne

Une vidéo de son mari, Francisco Restrepo, 29 ans, criant aux soldats: «Nous n’avons pas d’armes, pas de drogue, rien», est vite devenue virale. Des manifestations ont suivi et se sont poursuivies jusque dans la nuit à Popayán, capitale du Cauca, à Cali, dans le département voisin du Valle de Cauca, et à Medellín.

Dans une interview accordée au magazine Semana, Restrepo a expliqué qu’il se rendait en voiture avec Giraldo et deux amis à une ville voisine pour acheter des pièces de voiture lorsqu’il a vu un groupe de soldats sur la route qui arrêtait des véhicules sans les signes habituels d’un poste de contrôle.

Ayant laissé les papiers de la voiture à la maison, il a fait demi-tour. À ce moment, deux soldats ont sauté des buissons et ont tiré une volée de balles vers la voiture sans avertissement, a-t-il dit, frappant Giraldo à la tête. «Nous aurions pu être tués tous les quatre», a-t-il dit, ajoutant que les soldats ont immédiatement essayé «de camoufler l’attaque, en ramassant les douilles, en rassemblant les fusils et en emmenant l’auteur réel du crime».

Giraldo était un ingénieur en informatique qui avait un salon de beauté à Miranda au Cauca. Elle vivait avec Restrepo dans la maison de ses parents. Il explique qu’ils gagnaient également leur vie en élevant et en vendant des poulets, une activité courante dans les familles aux moyens plus limités.

Anticipant les excuses officielles répétées, Restrepo a déclaré: «Maintenant, l’armée peut faire une déclaration, le président peut faire une déclaration, et alors? Ne pourraient-ils jamais compenser la perte de ma partenaire? Ils ne pourront jamais payer pour ce que quelqu’un fait pour vous; elle était mon bonheur.»

Quelques minutes plus tard, Duque et ses chefs militaires ont condamné le meurtre dans des tweets superficiels. L’armée elle-même a publié une déclaration dans laquelle elle s’engageait à coopérer à l’enquête. De telles déclarations sont faites alors que le pays est au bord d’une explosion sociale.

Des troupes de l'armée colombienne

Le 9 septembre à Bogota, les manifestations de masse déclenchées par l’assassinat du travailleur Javier Ordóñez par la police ont été réprimées par la police nationale par des tirs d’armes à feu, entraînant le massacre de 14 personnes. Cela a conduit à une grève nationale lundi dernier lors de laquelle des manifestations ont éclaté dans toutes les grandes villes du pays, la police antiémeute attaquant violemment les manifestants à Bogota et à Medellín.

Mardi, la Cour suprême a rendu un arrêt confirmant que, sur la base d’un examen des preuves des manifestations de masse à Bogota, Cali, Medellín et Barranquilla en novembre 2019, «il existe – et cela pourrait continuer – une agression répétée, constante et disproportionnée de la part des forces de l’ordre contre ceux qui ont manifesté pacifiquement».

Le jugement ordonne au gouvernement en 14 points distincts de garantir le droit de manifester pacifiquement. Le tribunal ajoute que la répression par l’Escadron mobile anti-perturbation spécialisé (ESMAD) est acceptable, mais seulement pour les «situations extrêmes».

Le ministère de la Défense a rejeté les conclusions et la décision en déclarant que «les protestations pacifiques sont garanties», tandis que le président Duque a ajouté: «L’État colombien a toujours été respectueux de la liberté d’expression pacifique des citoyens».

Jeudi, cependant, on a déployé l’ESMAD pour attaquer des manifestants pacifiques à Cali et Popayán. Lors d’un affrontement avec des manifestants à l’extérieur des casernes militaires de Cali, un policier a tiré sur les manifestants avec une arme à feu dissimulée et il a été capté par vidéo en train de la remettre dans son gilet. Cela montre qu’on va utiliser la force meurtrière de nouveau à tout moment.

Les forces armées et l’élite au pouvoir augmentent progressivement la violence, reconnaissant que la résistance populaire accrue à la violence de l’État est enracinée dans les tensions de classe fortement exacerbées par leur réponse criminelle à la pandémie de coronavirus. En Colombie, cela a conduit au cinquième plus grand nombre de cas confirmés de COVID-19 et à près de 25.000 décès, à une pauvreté endémique et à un taux de chômage de 25 pour cent.

Contrairement à ce que prétend l’«opposition» officielle, le virage vers l’autoritarisme n’est pas seulement dû à la vision particulièrement fasciste du président Ivan Duque ou de son proche allié à la Maison-Blanche. Il trouve son origine dans l’aggravation de la crise sociale et politique du capitalisme mondial.

Toutes les factions de la classe dirigeante internationale ont centré leur réponse à la pandémie sur la protection de leurs richesses et l’affectation de ressources plus importantes aux préparatifs de guerre, le tout au détriment de la vie et des moyens de subsistance des travailleurs.

Ceci est confirmé par les efforts de tous les partis procapitalistes et des syndicats de «l’opposition» qui s’efforcent de contenir l’opposition sociale et de la canaliser derrière des appels aux militaires et des illusions dans la «réforme de la police» et une politique démocratique bourgeoise corrompue.

Les événements de jeudi en particulier révèlent que la vague de troubles sociaux se fusionne avec l’opposition à la dévastation causée par la guerre contre-insurrectionnelle de l’État contre les guérillas paysannes. Ces opérations ont entraîné la mort de plus de 200.000 civils et le déplacement de 7 millions de personnes depuis les années 1960.

La guerre est un produit des efforts de l’impérialisme américain pour faire des forces de sécurité colombiennes un bastion du contrôle militaire américain sur l’Amérique latine. Actuellement, ces efforts se concentrent sur la tentative de renverser le gouvernement vénézuélien et d’installer un régime fantoche américain. Washington justifie depuis longtemps son soutien à la guerre en Colombie par la lutte contre le «narcoterrorisme», un terme fourre-tout pour désigner les guérillas paysannes, les cartels de la drogue et toute organisation ou gouvernement qui critique Washington.

Cependant, les preuves abondent que les responsables américains ignorent les liens étroits entre les forces de sécurité colombiennes et l’oligarchie et les cartels de la drogue. En fait, un mémorandum de la Maison-Blanche de 2017 a noté que Trump a envisagé de désigner la Colombie comme pays ne respectant pas les normes en matière de trafic de drogue. «En fin de compte, la Colombie n’est pas désignée comme telle parce que la police nationale et les forces armées colombiennes sont des partenaires étroits des États-Unis en matière d’application de la loi et de sécurité», affirme-t-il.

Aujourd’hui, le gouvernement colombien et les médias serviles justifient une nouvelle vague de répression et de censure en ligne, en se basant sur l’affirmation que les «organisations criminelles» organisent les protestations sur les médias sociaux.

Miranda a longtemps été l'un des points chauds des opérations militaires contre les guérillas et les paysans.

En 2010, 176 «cas de faux positifs» ont été documentés à El Cauca par le groupe de défense des droits de l’homme Coordinación Colombia-Europa-Estados Unidos. Le chapitre sur le Cauca explique:

«Les forces publiques agissent systématiquement pour imposer leur contrôle sur les différentes populations du département en utilisant le sang et le feu, en utilisant l’accusation de «collaborateurs de la guérilla» – tout en montrant leurs «succès» à leurs supérieurs ainsi qu’à l’opinion nationale et internationale – pour présenter des citoyens ordinaires abattus comme des gens «tombés au combat».»

Le rapport cite également le meurtre d'un manifestant de 23 ans par l'ESMAD en 2007 sur la même route que Giraldo.

En août 2019, trois autochtones ont été tués dans un bus sur cette même route dans un tir croisé présumé, mais l’affaire n’a jamais été résolue. Pas plus tard que la semaine dernière, à quelques kilomètres au sud de la zone, cinq civils se trouvant dans un bus public ont été touchés par des balles mais ont survécu.

Une vague de barrages routiers et de manifestations en 2012 exigeant la fermeture de la base militaire de Miranda a conduit le ministère de la Défense à insinuer de manière menaçante qu’une «organisation terroriste» était derrière les protestations.

Entre 2000 et 2010, des milliers d’ouvriers et de paysans appauvris ont été victimes, dans tout le pays, de meurtres délibérés «faux positifs» dans lesquels les civils assassinés par l’armée ont été «transformés» en guérilleros afin de gonfler le nombre de morts. Des câbles montrent que le Pentagone était pleinement conscient de cette pratique barbare, mais qu’il a continué sa collaboration et son aide comme d’habitude.

L’attaque effrontée et insouciante de Juliana Giraldo est le résultat du mépris total de l’État capitaliste pour la vie et de ses tactiques de terreur contre les masses appauvries, sur ordre de la classe capitaliste colombienne et de l’impérialisme américain.

(Article paru en anglais le 26 septembre 2020)