Allemagne: Grèves de protestation dans le secteur public et les transports municipaux

Par Marianne Arens et Andy Niklaus
2 octobre 2020

Des grèves de protestation se poursuivent dans les garderies et les hôpitaux, les mairies, les administrations publiques, les caisses d'épargne, les entreprises de traitement des déchets et ailleurs dans le cadre du cycle de négociations collectives pour 2,3 millions de travailleurs du secteur public. Mardi, les travailleurs des transports en commun ont également débrayé dans plusieurs Länder (États fédéraux) en même temps.

Les grévistes sont tous des travailleurs «essentiels» qui ont été salués et applaudis en tant que «héros du coronavirus» au printemps. Ils attendent à juste titre non seulement une meilleure protection sanitaire santé et sécurité au travail face à la pandémie, mais aussi de meilleurs salaires et conditions de travail. «Je ne peux pas payer mon loyer uniquement grâce aux applaudissements», comme l'a fait remarquer une infirmière. La grande majorité de la population est d'accord. Une récente enquête minute de Forsa montre que près des deux tiers des personnes interrogées (63 pour cent) apportent leur soutien aux grèves de protestation.

D'un autre côté, les employeurs du secteur public traitent les grévistes de façon brutale. Niklas Benrath, le nouveau directeur général de la Fédération des associations d'employeurs municipaux (VKA), a essentiellement placé les travailleurs protestataires dans la même catégorie que les terroristes. Il a décrit les grèves de vendredi comme une «attaque contre le grand public» et a déclaré qu'il était «irresponsable, surtout en cette période de crise [...] de couvrir tout le pays d'une vague de grèves».

Le conflit est cependant marqué par une contradiction profonde. Les grèves symboliques sont menées par les mêmes syndicats qui soutiennent les politiques de retour au travail du gouvernement et ont joué un rôle clé dans l'imposition de la baisse des services publics depuis des années. Les responsables syndicaux, qui siègent également à tous les principaux conseils de surveillance des entreprises, tiennent depuis longtemps des discussions en coulisses avec des politiciens pour s'entendre sur des sacrifices supposés nécessaires.

Les membres du syndicat et du Parti social-démocrate (SPD) siègent des deux côtés de la table des négociations. Ulrich Mädge, maire de Lüneburg, qui, en sa qualité de président de la VKA, rejette la demande d'une augmentation de salaire de 4,8 pour cent comme étant «complètement excessive», est membre du syndicat des services Verdi depuis de nombreuses années. Comme le président de Verdi Frank Werneke, il est membre du même SPD, qui, sous le mandat du chancelier Gerhard Schröder, a mis en œuvre les coupes sociales les plus complètes de l'histoire allemande de l'après-guerre avec les attaques de «l'Agenda 2010» contre les droits du travail et l’aide sociale.

Après que des milliards d'euros ont été remis aux banques et aux grandes entreprises via des programmes d'aide de coronavirus, les trésoreries publiques sont vides. Ce que les employeurs municipaux, étatiques et privés prévoient avec l'aide du syndicat Verdi, c'est de colmater les trous dans leurs budgets aux frais des travailleurs, comme cela a été clairement indiqué la semaine dernière dans un message sur Facebook sous le mot-clé # TVN2020.

Selon le texte, les entreprises de transport locales de Mittelbaden-Nordschwarzwald ont présenté une «liste d'horreur» de deux pages de reculs qui entraînerait une détérioration radicale des conditions de travail. Entre autres, elles réclament une augmentation du temps de travail hebdomadaire à 40 heures, la suppression des jours de congé de la veille de Noël et du Nouvel An, une réduction des primes de Noël ramenée à 70 pour cent, la suppression de congés payés et la future autorisation de licenciements forcés.

Les actions effrontées des employeurs ne sont pas une coïncidence. Ils se sentent enhardis par le dernier serment de loyauté de Verdi. Au cours des derniers jours, ce syndicat du secteur des services a complètement vendu le conflit salarial à la Deutsche Post; le syndicat EVG a fait de même pour les chemins de fer. Dans les deux cas, ils ont imposé des sacrifices salariaux et des contrats de longue durée aux travailleurs pour éviter des grèves dans les années à venir.

Dans le secteur des transports en commun (ÖPNV), Verdi a réagi au mécontentement croissant qui s'est récemment manifesté dans les grands mouvements de grève à Berlin, en Sarre, en Hesse et ailleurs. Sous le slogan TVN2020 (convention collective des transports en commun locaux 2020), il a profité de l’occasion de l'expiration simultanée des conventions collectives séparées à la fin du mois de juin 2020 pour appeler à une convention collective uniforme au niveau national. Cela s'applique à 87.000 chauffeurs dans 130 entreprises de transport du pays. Selon Verdi, cela devrait mettre un terme à «l'inégalité de traitement à travers les États fédéraux».

Le syndicat associe la revendication d'une convention collective nationale à d'autres revendications: 30 jours de vacances, harmonisation du temps de travail à 36,5 heures avec pleine compensation salariale, et une prime d'adhésion de 500 € pour les membres Verdi. Selon le syndicat, de telles incitations devraient rendre à la fois le métier de chauffeur plus attractif dans l'intérêt d'une «transformation des transports» respectueuse du climat et l'adhésion à Verdi.

Verdi est soutenu par divers groupes de la pseudo-gauche, tels que Socialist Alternative (SAV), affilié au Parti socialiste au Royaume-Uni. Ils ont applaudi les apparitions conjointes de responsables de Verdi avec les militants de Fridays for Future (contre le changement climatique) la semaine dernière comme un pas vers un «système de transports en commun bien financé et développé avec de bons salaires et de bonnes conditions de travail».

Le syndicat n'a cependant pas la moindre intention de lutter pour des salaires et des conditions de travail décents. Il est responsable des conditions misérables qui prévalent actuellement dans les transports en commun. La situation est le résultat direct d'une orgie de déréglementation et de privatisation depuis les années 1990, qui a été activement soutenue par Verdi et ses organisations antécédentes.

Ils ont opposé les travailleurs des autorités fédérales et locales à ceux du secteur public des Länder (États fédéraux) et ceux des entreprises privées et ont signé des centaines de conventions collectives d'entreprise. Les travailleurs ont été divisés, les salaires ont été rabotés et les salaires des nouvelles embauches massivement réduits. Depuis lors, plus de 15.000 emplois ont été perdus dans les transports en commun locaux et des centaines d'entreprises de bus et de train ont été privatisées.

Verdi n'envisagera pas de s'engager dans une action revendicative unifiée digne de ce nom. Bien que les négociations sur les transports en commun coïncident avec celles du reste de la fonction publique, et que les grèves de protestation coïncident même avec celles des crèches et des cliniques, Verdi mène les négociations pour les deux séparément.

La semaine dernière, les employeurs du secteur public ont catégoriquement rejeté la demande d'une convention collective nationale uniforme pour les transports en commun. Verdi acceptera cela et recherche une formule pour camoufler un accord au rabais planifié. Le troisième cycle de négociations aura lieu le 22 octobre. Pendant ce temps, les négociations sur les transports urbains se poursuivent au niveau de l'État.

Le syndicat est à des années-lumière de vouloir mener une action syndicale conjointe à l'échelle nationale. Au contraire, ses manœuvres visent précisément à empêcher une véritable action revendicative et une rébellion sociale. Comme le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste, SGP) le souligne depuis longtemps, les travailleurs ne peuvent défendre efficacement leurs intérêts que s'ils se rebellent contre les syndicats. Ils doivent former des comités d'action indépendants et s'associer avec leurs collègues de toute l'Europe pour se préparer à une grève générale à l'échelle européenne.

Pour apprécier à quel point Verdi accorde peu de considération à la vie et la santé des travailleurs, il suffit d’examiner sa gestion de la pandémie de coronavirus. Bien que le nombre de cas de COVID-19 augmente rapidement depuis des semaines, il n'a présenté aucune demande pour une meilleure protection contre le virus. Tout comme le personnel soignant dans les hôpitaux et les foyers d’accueil, les éducateurs dans les garderies et les enseignants et travailleurs sociaux dans les écoles, les conducteurs de bus et de tramways bondés sont quotidiennement exposés au virus.

Verdi convient avec le gouvernement qu'il ne devrait plus y avoir de confinement supplémentaire pour arrêter la propagation du coronavirus. Il a adopté les stratégies mortelles de «contagion» et d'«immunité collective». Sur de nombreux sites Web de Verdi et de la Confédération des syndicats allemands (DGB), sous la rubrique «Coronavirus: Ce que les employés doivent savoir», on dit aux membres: «Se blesser ou contracter une maladie fait partie des risques quotidiens de la vie, que ce soit au travail ou pendant les loisirs. Cela s'applique également aux employés ayant une maladie antérieure qui ne les rend pas incapables de travailler, mais avec laquelle ils sont exposés à un risque plus élevé de développer une maladie plus grave en raison d'une infection à coronavirus.»

Un travailleur a déclaré au WSWS qu'à Munich, des représentants syndicaux ont officieusement fait savoir que les grévistes devraient rester chez eux pendant la grève – pour donner au public une image correcte à l’égard du coronavirus. Un mémo interne leur a demandé de rester à la maison pendant la grève de protestation «parce qu’on sera observé. La presse sera là et le WG [employeurs] verra également si nous nous conformons aux règlementations sur le coronavirus.»

Cette consigne était d'autant plus cynique que le syndicat n'avait encore manifesté aucun intérêt pour les règlementations du coronavirus. «Pas à cause du coronavirus - seulement à cause de la presse et des employeurs devrions-nous rester chez nous. Ils ne se soucient pas de nos vies», a déclaré le travailleur.

Dans un autre commentaire, un chauffeur de bus a écrit comment les délégués du personnel de Verdi dans les transports urbains de Berlin (BVG) traitent le coronavirus: «Ils ne se soucient pas de représenter nos intérêts, seulement les leurs... Cette [grève de protestation] n'est qu'un spectacle pour attirer des membres. Et nos délégués du personnel ont tout abandonné depuis longtemps. Ils ne se battent que pour eux-mêmes, pour ne pas avoir à se salir les mains.

(Article paru en anglais le 1er octobre 2020)