Face au COVID-19, les universités françaises appliquent de fait une politique d'immunité collective

Par Samuel Tissot
13 octobre 2020

Dans le cadre de sa politique meurtrière d'immunité collective, le gouvernement français a contraint début septembre universités et écoles à rouvrir avec un programme presque complet d'enseignement en présentiel. Sa campagne agressive de réouverture a bénéficié du soutien crucial des syndicats et des partis de la pseudo-gauche.

Un mois après cette réouverture, le nombre des cas de COVID-19 en France est remonté rapidement, passant de 4 982 par jour le 1er septembre à 20 330 le 9 octobre. Dès le 13 septembre, 12 clusters étaient signalés dans les universités du pays et le 2 octobre Frédérique Vidal, la ministre de l'Enseignement supérieur, a admis que 40 établissements d'enseignement supérieur français étaient fermés en raison d'épidémies. Un récent rapport a montré qu’au Royaume-Uni la moitié des nouvelles infections venaient d'écoles et d'universités et révélé la causalité entre la réouverture et la propagation du COVID- 19 dans la population.

Les jeunes sont les principaux vecteurs de la maladie dans la population et, contrairement aux affirmations pseudo-scientifiques promues par les médias bourgeois, sont eux-mêmes vulnérables au virus. Les données officielles du gouvernement montrent que depuis le début de la pandémie au moins 40 personnes de moins de 30 ans sont mortes du COVID-19 en France. Le risque pour les étudiants a été souligné en septembre par le fait qu’un étudiant américain de 19 ans, par ailleurs en bonne santé, a développé des complications neurologiques du COVID-19 et est décédé tragiquement.

Université de Paris - Faculté de Droit, Place du Panthéon (Image crédit: Peter Haas/Wikipedia)

En réponse à la vague montante des cas dans les universités, le ministère de Vidal a décrété le 5 octobre que les universités situées dans les zones d'alerte maximale devaient organiser des cours en présentiel ne dépassant pas 50 pour cent de leur capacité nominale. Les seules autres mesures prises ont été de recommander aux universités d'appliquer le port du masque, d'encourager le lavage régulier des mains et une quarantaine de 7 jours pour les personnes testées positives, cette dernière mesure étant contraire à la recommandation de l'OMS d’une quarantaine de 14 jours.

Même si ces mesures limitées étaient respectées, elles ne protégeraient pas les étudiants et n'empêcheraient pas les universités d'être des vecteurs de la propagation à l'ensemble de la population. En réalité, la réouverture des universités fait partie intégrante de la politique d'immunité collective de la classe dirigeante.

Les étudiants se sont tournés vers les réseaux sociaux pour dénoncer et condamner les conditions d’accueil à la rentrée. Posté sur #balancetafac sur Twitter, un étudiant d’histoire a commenté: « On a parlé des écoles, des entreprises, mais jamais des Universités. Des moyens insuffisants pour les cours à distance, un protocole trop allégé, des distanciations physiques pas respectées. »

Un autre étudiant de Paris II Panthéon Assas, a posté une vidéo montrant les conditions dangereuses à cette université. Quentin, étudiant à la Sorbonne, écrit: «Dans les universités de toute la France, il semble que le virus n'existe pas. L'État en est responsable. »

Avec des couloirs et des réfectoires bondés, la promiscuité dans les résidences universitaires, les étudiants ne peuvent pas se protéger. Un autre problème régulièrement soulevé par les étudiants est que les amphithéâtres et les restaurants universitaires n’ont souvent guère de ventilation et, dans certains cas, même pas de fenêtres.

Un étudiant de l'École normale supérieure a déclaré au WSWS que l'administration de l'université n'avait pas informé les étudiants qu'un camarade de classe avait testé positif au virus un jour seulement après avoir assisté à un cours magistral. Ce n'est que deux semaines après l'incident que les étudiants ont été informés. Dans un courriel adressé à l'étudiant, l'administration déclara que «les personnes présentes dans le même cours n'ont pas été déclarées ‘cas de contact’ » et comme personne d'autre dans le cours n'avait eu de symptômes «vous n'en avez pas été informé».

Des cours magistraux sans distanciation sociale dans les universités françaises

L'établissement a ajouté cyniquement que c'était la preuve que les mesures «lorsqu'elles sont appliquées strictement (distanciation, masques, désinfection), les personnes testées positives ne contaminent pas d'autres personnes dans la même salle de cours».

Les conséquences potentielles de cette irresponsabilité sont mortelles. Combien d'étudiants, ignorant leur exposition au virus, ont continué à assister à d'autres cours, sont retournés dans les résidences universitaires ou ont même rendu visite à des membres de leur famille pendant cette période?

Le mépris total des administrations universitaires pour la sécurité des étudiants démasque l'insistance de Macron à dire que nous devons apprendre à «vivre avec le virus» comme étant un euphémisme pour la propagation incontrôlée de la maladie dans la population. Les étudiants sont censés s’infecter, et lorsqu’ils le sont, l’information doit être supprimée pour qu’ils n'aient «pas besoin de réagir de manière excessive». Par «réaction excessive», on entend que les étudiants ne doivent pas prendre les mesures nécessaires pour se protéger eux et leur entourage.

La classe dirigeante française, à l'image de la politique appliquée par l'aristocratie financière dans le reste du monde, a envisagé la mise en œuvre d’une politique d'immunité collective depuis le début du premier confinement. La réouverture des universités et des écoles est un élément crucial du plan visant à relancer l'extraction de profits de la classe ouvrière ; celle-ci est désespérément nécessaire pour soutenir les 750 milliards d'euros remis aux banques européennes au mois de mars.

Malgré que l’État et les administrations universitaires aient eu des mois pour augmenter les ressources pédagogiques, garantir un accès de haute qualité à Internet pour tous et former les professeurs pour maximiser l'efficacité de l'apprentissage en ligne avant septembre, ils se sont surtout mobilisés pour minimiser les conséquences mortelles d'un retour à l’enseignement en présentiel.

Se fiant à ces fausses assurances du gouvernement, de nombreux étudiants ont signé des contrats de location onéreux avec le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires ou des propriétaires privés. Cela a assuré un flux continu d'argent aux résidences universitaires d’État, tandis que les étudiants sont désormais confrontés à la perspective de mois de cours en ligne, dans de minuscules studios avec un accès Internet médiocre, ou de rentrer chez eux et de mettre leur famille en danger.

D'autres étudiants ont déclaré qu'ils n'avaient été informés de la situation de leurs cursus que quelques jours avant qu’ils ne débutent, ce qui a conduit à une ruée de dernière minute pour trouver un logement pour l'année

Les amphithéâtres bondés des universités françaises

Des organisations de la classe moyenne comme le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et le syndicat étudiant Solidaires ne proposent aucun moyen pour défendre la santé et les droits des étudiants. ‘Sauvons la recherche’, un groupe de défense des chercheurs affilié au syndicat étudiant Solidaires, a republié une lettre ouverte réactionnaire initialement publiée dans Le Parisien le 10 septembre et déclarant: «Nous ne voulons plus être gouvernés par la peur». Entre-temps, le NPA a soutenu la réouverture des écoles.

Malgré tout leur rejet apparent du capitalisme, ces organisations soutiennent et promeuvent sans vergogne les diktats de la classe capitaliste.

Les étudiants de toute l'Europe comme des États-Unis et d’ailleurs sont tous confrontés aux mêmes conditions meurtrières. Alors que le trimestre d'automne commence, une nouvelle vague de luttes contre la politique d'immunité collective du capitalisme et les décennies d'austérité paralysante pour l'éducation commence dans le monde. On assiste déjà à l'occupation massive de 700 lycées grecs par leurs élèves et enseignants, à la grève des enseignants brésiliens et aux luttes en cours des étudiants diplômés des universités dans tous les États-Unis.

Les étudiants, les jeunes et les travailleurs du monde entier sont confrontés ensemble à l'imposition meurtrière de l'immunité collective par les gouvernements capitalistes. A mesure que les crises économiques et sanitaires s'aggravent dans le monde, la lutte de la classe ouvrière contre le capitalisme mondial s'intensifie. C’est précisément cette force sociale vers laquelle les étudiants doivent se tourner dans la lutte pour leur sécurité, leur droit à une éducation et à un niveau de vie de qualité.

Cela signifie avant tout qu’il faut rompre avec les divers mouvements staliniens, maoïstes et bourgeois banqueroutiers qui ont dominé la politique étudiante par le passé, depuis les bouleversements de mai 1968. Une étude sérieuse est nécessaire de l'histoire de la classe ouvrière et de son avant-garde, le mouvement trotskyste incarné par Comité international de la Quatrième Internationale et le Parti de l'égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 12 octobre 2020)