Le MAS inaugure un gouvernement de droite en Bolivie

Par Tomas Castanheira
17 novembre 2020

Luis Arce, du Movimiento al Socialismo (MAS – Mouvement vers le socialisme), a pris la présidence de la Bolivie dimanche dernier [8 novembre]. La cérémonie d’investiture s’est déroulée en présence de dirigeants mondiaux, dont le roi d’Espagne Philippe VI et le vice-président de Podemos, Pablo Iglesias, de représentants des gouvernements américain et iranien, et de divers dirigeants d’Amérique latine.

La cérémonie a également rassemblé des milliers de personnes sur la place Murillo, dans la capitale La Paz, dont des délégations de syndicats, de mouvements sociaux et de peuples indigènes de différentes régions de Bolivie.

Dans son discours inaugural, Arce a mentionné les personnes qui ont trouvé la mort lors des massacres de Senkata et de Sacaba il y a un an. Le MAS les a abandonnées alors qu’elles luttaient contre le coup d’État qui a renversé le président Evo Morales. Il a également salué ses électeurs, selon ses propres termes, les «héros du peuple qui ont retrouvé la démocratie».

Le président élu, qui a été ministre de l’Économie dans le gouvernement Morales de 2006 à 2017, a attaqué le régime putschiste de Jeanine Áñez pour avoir plongé l’économie bolivienne dans une «profonde récession». Il a déclaré qu’elle avait fait passer la Bolivie du «leadership de la croissance économique en Amérique du Sud» à «la plus forte chute de l’économie de ces 40 dernières années».

Il a conclu son discours en réaffirmant son engagement non seulement à amnistier les secteurs bourgeois qui ont dirigé le coup d’État, mais aussi à gouverner avec eux:

«Malgré nos désaccords, nous avons l’obligation de répondre aux exigences du peuple en matière d’unité, de paix et de certitude… J’appuie le renforcement des institutions de l’État et la création d’un environnement sûr et stable. Seuls les délinquants, les criminels, les violents et ceux qui commettent des actes de corruption devront en avoir peur».

Evo Morales (Credit: www.kremlin.ru)

Le vice-président David Choquehuanca a évoqué les traditions indigènes du pays et a utilisé une phraséologie pseudo-radicale pour défendre l’orientation brutale de droite du nouveau gouvernement. Il a affirmé que «notre révolution est la révolution des idées, c’est la révolution des équilibres». Ensuite, il a déclaré: «Nous allons favoriser la coïncidence des contraires pour chercher des solutions entre la droite et la gauche».

Synthétisant la ligne politique corrompue du MAS, Choquehuanca a déclaré: «Notre vérité est très simple, le condor ne prend son envol que lorsque son aile droite est en parfait équilibre avec son aile gauche.»

Depuis la victoire électorale d’Arce, le retour en Bolivie du président évincé Evo Morales, criminalisé par le régime putschiste, a été une question controversée. C’est significatif qu’on n’ait pas invité le président déchu à participer à la cérémonie d’investiture de son successeur, et qu’on ne l’ait pas mentionné dans le discours prononcé par Arce.

Morales est rentré en Bolivie lundi, un jour après l’investiture d’Arce. Il a quitté l’Argentine, où il était en exil depuis décembre dernier, en compagnie du président argentin Alberto Fernandez, qui l’a accompagné jusqu’à la frontière bolivienne. Là, Morales a été accueilli par des centaines d’Argentins et de Boliviens et il a ensuite rejoint une caravane qui a parcouru le pays en compagnie de l’ancien vice-président Alvaro Garcia.

Le jour même où Morales est entré en Bolivie, le nouveau gouvernement a présenté son cabinet ministériel. La presse bolivienne a salué les 16 ministres choisis par Arce comme un groupe de technocrates qui n’avaient que peu de choses en commun avec Morales.

Les choix d’Arce ont révélé son engagement à promouvoir les intérêts de la classe dirigeante capitaliste bolivienne. Dans un bref discours, il a souligné: «Ce sera un gouvernement extrêmement austère».

Les choix du cabinet ont suscité des critiques et des protestations au sein même du MAS. David Apaza, représentant du MAS à El Alto – une ville qui a connu de grandes luttes de la classe ouvrière et qui est un centre important pour le parti – a déclaré qu’on a complètement surprit la base du parti par le choix des ministres d’Arce.

Apaza a déclaré, selon Página Siete: «Malheureusement, la liste n’a pas été décidée par consensus ni par consultation». Le dirigeant du MAS a également mis en garde: «El Alto ne servira plus d’escalier [pour le gouvernement]. Si quelque chose arrive, ce sera leur faute si les gens d’El Alto sont laissés à eux-mêmes».

Les proches du dirigeant assassiné du syndicat des mineurs, Orlando Gutierrez, ont également protesté contre la nomination au poste de ministre des Mines de Ramiro Guzmán, l’ancien directeur général de l’entreprise métallurgique, Vinto, en demandant que le ministère soit remis au frère de Gutierrez. Selon Mario Cruz, un délégué des mineurs de Colquiri, la population soutient la demande de la famille et pourrait se rendre au siège du gouvernement si la demande n’est pas satisfaite.

Le syndicat des travailleurs boliviens (COB), qui s’est engagé à l’élection de l’Arce, a également critiqué le cabinet. Son président, Carlos Huarachi, a déclaré «Le peuple s’attendait à voir un homme en “poncho”, un “chulo”, un “guartatojo” ou une femme en jupe “pollera”. C’est la demande du peuple, des gens qui se sont battus, des gens ordinaires qui ont été dans les rues, sur les routes, luttant pour récupérer la démocratie».

Quelques semaines avant son investiture, Arce avait déjà signalé qu’il irait à l’encontre des intérêts de certains secteurs de son propre parti et des organisations alliées en cédant le contrôle de certaines parties de l’appareil d’État. Il avait déclaré: «J’ai rencontré plusieurs organisations sociales et j’ai calculé que j’aurais eu besoin de 149 ministères, [car] ils demandent tous des ministères».

Outre leurs intérêts mesquins, les protestations de ces organisations contre les nouveaux ministres expriment la forte pression qu’elles ressentent de la part des masses. Au cours des derniers mois, elles se sont engagées dans une trahison des luttes de masse contre le régime putschiste d’Áñez. Le MAS, les syndicats et les mouvements sociaux du Pacte d’unité ont travaillé pour détourner la révolte des ouvriers et des paysans boliviens vers un canal électoral. Ce dernier a abouti au gouvernement bourgeois d’«unité nationale» dirigé par Arce.

Le caractère de droite du nouveau gouvernement apparaît déjà dès les premiers jours du gouvernement Arce. Les dirigeants du MAS et de ses organisations affiliées ont toutes les raisons de croire qu’ils feront bientôt face à un nouvel essor du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière bolivienne.

(Article paru en anglais le 11 novembre 2020)