Les morénistes ignorent la tentative de coup d'État de Trump et répandent des illusions sur Biden

Par Miguel Andrade
19 novembre 2020

Alors que la crise électorale américaine met à nu les graves dangers auxquels sont confrontés les travailleurs aux États-Unis et dans le monde, à travers un coup d'État électoral sans précédent et la menace d'une nouvelle éruption du militarisme américain, la tendance moréniste internationale – organisée autour du site Izquierda Diario – fait tout son possible pour désarmer politiquement la classe ouvrière. Izquierda Diario a été fondée par le Parti des travailleurs socialistes argentin (PTS), orienté politiquement vers le mouvement bourgeois-nationaliste péroniste, vieux de plusieurs décennies. Cette tendance comprend également la faction Révolution Permanente du NPA français.

Aux États-Unis, elle se voue à pousser vers la gauche les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), eux-mêmes une faction du Parti démocrate, chargée de lui donner une couverture de gauche. Les morénistes ont utilisé leur site Web en anglais Left Voice pour attaquer les DSA et son porte-parole, le magazine Jacobin par la droite en tant que «réductionnistes de classe», c'est-à-dire insuffisamment engagés dans la politique d’identité raciale promue par le Parti démocrate.

La tendance moréniste vise avant tout à contrer l'éruption d’une opposition de masse aux efforts de coup d'État de Trump, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Amérique latine et en Europe. Elle s'efforce de subordonner les travailleurs aux anciennes agences ouvrières de l’impérialisme, social-démocrates et bourgeoises-nationalistes. Pour cette raison, Izquierda Diario a utilisé sa couverture des élections américaines non seulement pour semer des illusions sur Biden, mais aussi pour justifier la réponse lâche des démocrates aux menaces d'extrême droite contre ses propres membres et contre l'électorat américain dans son ensemble.

Dans un article du 12 novembre, même face à l’encouragement ouvert de Trump de forces fascistes aux États-Unis qui complotaient pour kidnapper et exécuter des gouverneurs démocrates, Claudia Cinatti d'Argentine, l'une des chroniqueuses d'Izquierda Diario, a minimisé les agissements de Trump comme une tentative d’«éviter le tribalisme» au sein du Parti républicain.

Dans l’article intitulé «Pourquoi Trump résiste-t-il?», Cinatti écrit que «tout indique que la véritable stratégie de Trump n'est pas de se retrancher à la Maison Blanche (ce qu'il ne pourrait pas faire car il sera expulsé le 20 janvier), mais pour maintenir l'adrénaline du Parti républicain et éviter que sa défaite ne se transforme en un tribalisme dévorant ». Elle décrit également les Proud Boys néo-fascistes comme une formation «populiste de droite».

Cette analyse est une négation criminelle de la grave crise aux États-Unis, conçue uniquement pour empêcher une réaction massive de la classe ouvrière à la campagne de coup d'État de Trump. Cela est tout à fait conforme au veto imposé par le Parti démocrate et les DSA à toute mention de l'importance de ces événements. De manière significative, les mots «fasciste» ou même «d'extrême droite» n'apparaissent pas une seule fois dans l' article de Cinatti. Izquierda Diario balaye du revers de main non seulement les mesures de Trump visant à annuler les élections américaines comme de simples manœuvres internes du Parti républicain, mais elle approuve essentiellement la victoire de Biden, tout comme les DSA l'ont fait, même après avoir promis lors de leur convention de 2019 qu'ils ne soutiendraient pas d’autre candidat démocrate que Bernie Sanders.

Les morénistes adhèrent à la devise des apologistes de pseudo-gauche du Parti démocrate selon laquelle un gouvernement Biden créera un «espace» pour la gauche. Dans un article du 5 novembre intitulé «Comment pouvons-nous interpréter les élections aux États-Unis», Left Voice déclare que «la forme de la polarisation politique dépendra du vainqueur et du cours de la lutte des classes», avant d'adopter la formule galvaudée qu'un démocrate serait plus sensible aux pressions de la gauche: «si Biden gagne enfin, il devra arbitrer entre une classe ouvrière touchée par la crise» et «l'establishment du parti et les multimillionnaires qui le financent».

Un article du 9 novembre, de l'économiste argentin et membre du PTS Esteban Mercatante, intitulé démagogiquement «Avec Biden comme président, l'Empire contre-attaquera-t-il?», affirme humblement que «tout indique que le gouvernement de la principale puissance impérialiste sera plus absorbé par la politique intérieure qu’il n’interviendra dans les affaires mondiales. » Il définit le programme de Biden comme celui du «grand capital, combiné à des politiques modérément progressistes», un retour à la politique «qui, depuis des décennies, a alterné aux États-Unis (entre démocrates et républicains, jusqu'à l'arrivée de Trump) et dans l'Union européenne ».

Alors que ni les États-Unis ni l'Union européenne n'ont connu de réforme, même «modérément progressiste» depuis au moins 40 ans, ce récit politique frauduleux est crucial non seulement pour promouvoir les interventions «démocratiques» de l'impérialisme américain dans le monde, mais aussi pour étouffer l’opposition aux factions discréditées des classes dirigeantes latino-américaines, du régime fasciste brésilien de Bolsonaro, aux «nationalistes» de nom tels que le mexicain Andres Manuel Lopez Obrador et le président récemment élu de la Bolivie, Luís Arce.

La victoire électorale d'Arce avait déjà été saisie par Izquierda Diario comme prétexte pour s'aligner sur les démocrates en affirmant: «Cette défaite de la droite continentale pourrait être prolongée si, comme tout l'indique, Trump perdait les élections du 3 novembre ». Le même jour, son rédacteur en chef brésilien, André Barbieri, a écrit une autre bénédiction à l’intention de Biden, dans laquelle il a déclaré que la défaite de Trump «signifierait un court-circuit du courant d'extrême droite au niveau international».

Une douzaine de jours seulement ont suffi pour prouver la perfidie d'une telle affirmation, alors que le président américain utilisait les ressources du plus puissant des États impérialistes pour construire un mouvement fasciste, et que les démocrates et tous leurs partisans, Izquierda Diario inclus, dissimulaient le danger mortel de ces tentatives.

Dans la mesure où Izquierda Diario considère comme nécessaire une quelconque critique de la campagne Biden, elle cite l’insuffisance des efforts de celle-ci pour diviser davantage la classe ouvrière américaine selon des critères raciaux et de genre, alors même que le récit de la politique d’identité a été discrédité par les élections.

Le conseil des morénistes aux démocrates est d’aller encore plus loin dans cette direction politique. Un article du 6 novembre dans Left Voice par deux de ses membres intégrés aux DSA, Tatiana Cozzarelli et Ezra Brain, déclare que l'attention insuffisante portée par Biden aux questions raciales était «une erreur dans la stratégie de campagne; Biden aurait pu faire semblant de s’intéresser aux personnes de couleur ».

Comme exemple de ce que les morénistes conseillent à Biden, ils citent les politiques avancées par les «progressistes», précisément les principaux représentants des appels à la politique d’identité du Parti démocrate, comme la soi-disant «Escouade» de la Chambre des députés dont la cheffe, Alexandria Ocasio-Cortez, a fait tout son possible pour dépeindre Biden comme un «progressiste».

Les morénistes ignorent la menace d'une tentative de coup d'État de la part deTrump, tout en semant des illusions sur un gouvernement américain dirigé par Joe Biden, qui, s'il prend ses fonctions, s’avérera être le plus à droite et le plus militariste de l'histoire des États-Unis. Réfracté à travers le prisme des élections américaines, le rôle joué par la tendance moréniste en Argentine, au Brésil et à l'international est démasqué. Ce rôle est de subordonner la classe ouvrière à l'ordre capitaliste et à l'establishment politique existant dans chaque pays.

La lutte pour construire une direction révolutionnaire internationaliste dans la classe ouvrière en Amérique latine et au niveau international ne peut s’effectuer que par une lutte acharnée pour dénoncer et vaincre ces tendances.

(Article paru en anglais le 17 novembre 2020)