Macron accueille le boucher du Caire Sissi pendant trois jours à Paris

Par Alexandre Lantier
8 décembre 2020

Le dictateur égyptien, le général Abdel Fattah al-Sisi, est arrivé dimanche soir à Paris pour trois jours d’entretiens avec Emmanuel Macron et d’autres hauts responsables français. Les communiqués officiels ont indiqué, dans la langue de bois habituelle, que Macron et Sisi discuteront de questions stratégiques et de ce qu’ils ont appelé le bilan de Sissi sur les «droits de l’homme».

En clair, ils discuteront de leur collaboration contre la Turquie, dans des guerres sanglantes pour contrôler les champs de pétrole libyens et en Méditerranée orientale, et surtout de ce qui a rendu Sisi tristement célèbre dans le monde entier: la répression meurtrière de la classe ouvrière.

Lors d’un coup d’État en 2013, Sissi a fait abattre des milliers de manifestants pour écraser une vague de mobilisations ouvrières révolutionnaires qui avait duré deux ans. A présent, il fait torturer plus de 60.000 prisonniers politiques. Quelques responsables du PS et de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, gênés par les liens entre Macron et Sissi, ont signé une tribune du Monde lui proposant de «mettre les droits de l’homme au cœur de nos relations bilatérales» avec l’Égypte.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sisi s’exprime lors d’une conférence de presse, le 11 novembre 2020.

En fait, Sisi vient expliquer à Macron comment diriger un régime autoritaire à caractère fasciste, dans un contexte de colère sociale croissante face au programme ultra-répressif de Macron.

Samedi, la police a de nouveau brutalement attaqué des dizaines de milliers de manifestants à Paris opposés à la loi de «sécurité globale», une semaine après une manifestation par 500.000 personnes. La colère est explosive contre le projet de loi, dont l’une des dispositions, en cours de remaniement, interdirait de filmer la police. L’ONU a dénoncé la loi pour ses «importantes atteintes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales».

Ce que ce projet de loi permettrait est apparu clairement le 21 novembre, quand la police a fait irruption chez le producteur de musique Michel Zecler à Paris pour le passer à tabac. La police a affirmé que Zecler les avait agressés; Zecler était sur le point d’être emprisonné lorsque la vidéo de l’incident est apparue, démasquant les mensonges de la police. Sans le droit de filmer la police, rien ne protégera la population des agressions et d’emprisonnements arbitraires par l’État policier.

Mercredi, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin présentera un projet final de loi «anti-séparatiste», désormais rebaptisée «loi confortant les principes républicains». Cette loi accorde à l’État des pouvoirs sans précédent pour réglementer les institutions religieuses et dissoudre les associations religieuses, caritatives, juridiques ou politiques, dont les droits sont pourtant légalement garantis, en dehors de l’occupation nazie, depuis plus d’un siècle.

Darmanin a donné le ton lorsqu’il a exposé une première fois ce projet la loi: il a fait appel aux haines racistes en déclarant qu’il n’aimait pas les rayons d’alimentation casher ou halal. Depuis, l’État a fermé 76 mosquées. Il a également dissous plusieurs associations, dont le Conseil contre l’islamophobie en France, qui offrait une assistance juridique aux musulmans.

Terrifié par la colère sociale croissante, Macron a exigé que les journaux internationaux censurent toute critique de cette loi. Le Financial Times a retiré un article sur le projet de loi et a publié une lettre de Macron qui le dénonçait, tandis que le New York Times a publié une interview dans laquelle Macron donne des leçons à ses journalistes sur leur «parti pris» contre la loi.

De puissantes factions de la classe dirigeante estiment que la protection de leurs richesses nécessite la construction d’un régime autoritaire. Il y a deux semaines, le général Pierre de Villiers, chef d’état-major à la retraite, s’est adressé au magazine néo-fasciste Valeurs actuelles pour souligner la nécessité de la dictature. «L'État de droit est évidemment respectable, mais à un moment, il faut aussi élaborer une réflexion stratégique», a-t-il déclaré.

Dimanche, de Villiers a accordé une interview au Parisien, qui l’a publiée à côté d’un éditorial qui estimait que de Villiers pourrait être «la surprise de la prochaine élection présidentielle». De Villiers a mis en garde contre les dangers de révolution et contre la recrudescence internationale de la lutte des classes avant la pandémie de Covid-19. Il a déclaré: «Le climat social était déjà très dégradé avant la pandémie… le climat actuel est au mieux morose, au pire éruptif, en tout cas très instable. Partout, la pauvreté et la colère augmentent».

Comparant la situation aux conditions qui prévalaient avant la Révolution française, la Première Guerre mondiale et la Révolution russe d’octobre 1917, il a ajouté: «Cela peut basculer lentement, ou très rapidement s’il y a une étincelle comme en 1789 ou en 1914. La France est une vieille démocratie, un pays mûr, mais elle a historiquement du mal à se réformer. C’est souvent par explosions, par ruptures.»

«Ma crainte, c’est la guerre civile», a ajouté de Villiers, qui demande un renforcement des pouvoirs de la police. «Aujourd’hui, les forces de l’ordre sont à cran», a-t-il déclaré, «victimes de violences jamais vues depuis mai 1968».

Ces tensions de classe sont dues à la situation non pas française, mais mondiale. Des milliards de personnes dans le monde sont coupées de toute aide d’État, et l’économie s’effondre sous le choc de la pandémie. Mais des milliers de millairds d’euros en deniers publics sont remis aux banques et aux grandes entreprises. Cette politique criminelle, qui fait suite à trois décennies d’austérité à travers l’Europe depuis la dissolution stalinienne de l’Union soviétique en 1991, produit des niveaux d’inégalité sociale incompatibles avec un régime démocratique.

En France, l’un des pays les plus riches d’Europe, 9 millions de personnes (près de 15 pour cent de la population) vivent avec moins de 900 euros mensuels. La moitié d’entre eux ont moins de 30 ans.

Ces événements constituent un avertissement aux travailleurs à l’international: des fractions décisives de la classe dirigeante réagissent consciemment à la menace de révolution en bâtissant un État policier. En 1929, alors que la classe dirigeante s’apprêtait à remettre le pouvoir aux fascistes en Allemagne et dans toute l’Europe, le grand révolutionnaire marxiste Léon Trotsky expliquait:

Par analogie avec le génie électrique, on peut définir la démocratie comme un système d'interrupteurs et de disjoncteurs qui protègent contre les courants surchargés par la lutte nationale ou sociale. Aucune période de l'histoire humaine n'a été si surchargée d’antagonismes que la nôtre ... Sous l'impact des contradictions internationales et de classe trop fortement chargées, les fusibles de la démocratie explosent ou sautent. Voilà ce que représente le court-circuit de la dictature.

Dans un passage qui aurait pu être adressé à ceux qui diront que la dictature ne peut pas s’étendre de l’Égypte à l’Europe, Trotsky a ajouté: «La goutte peut commencer dans l’auriculaire ou le gros orteil, mais elle finit par atteindre le cœur».

Ces événements donnent raison à la ligne du Parti de l’égalité socialiste (PES) lors des élections présidentielles françaises de 2017. Le PES a appelé à un boycott actif du second tour des élections entre Macron et la candidate néo-fasciste Marine Le Pen. Le PES a averti que Macron n’était pas une alternative politique au régime d’extrême droite que Le Pen aurait dirigé en tant que président, et qu’il fallait construire un mouvement politique dans la classe ouvrière contre les deux candidats. Aujourd’hui, Macron lui-même met en œuvre le programme d’extrême droite de Villiers.

S’opposer au virage vers la dictature signifie construire un mouvement international de la classe ouvrière qui lutte contre le capitalisme et pour le socialisme. Les travailleurs n’ont rien à négocier avec Macron, pas plus qu’avec Sissi. Les mouvements canalisés par les syndicats, qui ont négocié avec Macron les plans de sauvetage et d’austérité de l’Union européenne, n’empêcheront pas non plus la classe dirigeante de se tourner vers la dictature.

La tâche essentielle est d’organiser les travailleurs au niveau international, indépendamment des syndicats, et de construire un mouvement politique qui lutte pour le socialisme et pour le transfert du pouvoir à la classe ouvrière.