En pleine pandémie, un débat bidon sur le «déclin du français» alimente le chauvinisme québécois

Par Hugo Maltais
15 décembre 2020

Pendant que la crise liée à la pandémie de COVID-19 continue de s’accentuer au Canada et que plusieurs provinces enregistrent des nombres records de cas, la classe politique québécoise et fédérale a été occupée par une controverse artificielle sur le déclin du français à Montréal.

Le 13 novembre dernier, le Bureau d’enquête du Journal de Montréal a publié un reportage titré, de façon sensationnaliste, «Incapable d’être servi en français». Il y était rapporté qu’au cours d’une visite de 31 boutiques et restaurants du centre-ville de Montréal, 16 avaient accueilli les clients/journalistes en anglais.

Le Journal de Montréal est un quotidien publié par Québecor, un empire médiatique qui opère des journaux, des chaines de télévision et des stations de radio. L’entreprise est la propriété de Pierre-Karl Péladeau, un milliardaire dont la fortune est estimée à 1,8 milliard de dollars américains et qui a brièvement été le chef du Parti québécois (PQ) en 2015-2016.

La publication du 13 novembre a été rapidement suivie par des éditoriaux des principaux chroniqueurs du Journal de Montréal, dont Mathieu Bock-Côté, Richard Martineau, Mario Dumont, Josée Legault et Denise Bombardier. Ils prenaient ainsi part à une controverse fabriquée de toutes pièces pour attiser le nationalisme québécois et pousser le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) encore plus à droite.

Depuis plusieurs années, les médias de Québecor jouent un rôle clé dans la promotion du chauvinisme québécois. Après avoir appuyé la CAQ et son programme nationaliste de droite lors des élections de 2018, Québecor l’a applaudie et encouragée alors qu’elle adoptait, dans la première année de son règne, deux lois extrêmement réactionnaires.

La première (loi 9) réduisait le nombre d’immigrants accueillis au Québec et introduisait la connaissance des «valeurs québécoises» dans les critères de sélection. La deuxième (loi 21) interdisait le port des signes religieux par les employés de l’État dits en «position d’autorité» en plaçant dans cette catégorie les enseignants au primaire et au secondaire.

La loi 21, qui viole les droits démocratiques des minorités culturelles et prive de services publics les femmes musulmanes portant le voile intégral, a été accueillie par tout l’establishment. Elle a été saluée par Le Devoir, quotidien proche des milieux indépendantistes québécois, ainsi que La Presse, qui parle pour les sections fédéralistes de la grande entreprise. Autrement dit, l’agitation anti-immigrants et anti-musulmans du Journal de Montréal n’est que l’expression la plus vulgaire d’un sentiment partagé par toute l’élite dirigeante.

Mais Québecor et les promoteurs d’un nationalisme québécois extrême en veulent plus. Dans les derniers mois, le Journal de Montréal a publié plusieurs éditoriaux critiquant la CAQ avec des titres tels que «Faut-il encore prendre le nationalisme de la CAQ au sérieux?», «Le vernis nationaliste de la CAQ craque» ou encore «La crédibilité nationaliste de la CAQ commence-t-elle à s'émousser?».

Cette campagne a atteint un point culminant avec une série d’articles sur les 25 ans du référendum d’octobre 1995, qui combinaient des appels au «peuple» québécois à «réveiller son âme» et à «lutter pour sa survie» avec des attaques hystériques de Mario Dumont contre un supposé mouvement indépendantise de «gauche». L’objectif visé était de pousser le gouvernement Legault à adopter encore plus de mesures ultranationalistes. Comme l’a écrit le chroniqueur du Journal de Montréal Mathieu Bock-Côté: «C’est par la question identitaire que nous réussirons notre indépendance».

Le gouvernement de la CAQ a réagi par la bouche de son ministre de la Justice et ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette. Ce dernier a affirmé, au cours d’une entrevue accordée à une chaine de télévision appartenant à Québecor, qu’il avait été «choqué» par les révélations du Journal de Montréal sur le «déclin du français». Au Québec, «cela devait se passer en français», a-t-il tonné.

Jolin-Barette, qui a écrit et fait adopter les lois 9 et 21 alors qu’il était ministre de l’Immigration, a sauté sur l’occasion pour déclarer qu’il faudrait en faire davantage pour forcer la francisation des immigrants.

Quelques semaines plus tard, il annonçait pour le printemps prochain un renforcement de la loi 101 – une loi adoptée par le Parti québécois (PQ) en 1977 pour brimer les droits des minorités linguistiques de la province au nom de la défense du français, et réserver à la petite-bourgeoisie francophone une plus grande part des postes de cadres et de gestionnaires.

Le premier ministre François Legault a déclaré de son côté que la situation du français à Montréal est «inacceptable». Legault est un ex-PDG et multimillionnaire qui a débuté sa carrière politique en 1998 comme ministre dans le gouvernement de Lucien Bouchard, au moment où le PQ procédait à des coupes sauvages en santé, en éducation et en culture au nom de «l’équilibre budgétaire».

Après avoir quitté le PQ, Legault a fondé la CAQ en 2011, avec l’aide du millionnaire Charles Sirois, afin de promouvoir un programme agressif de privatisations, tout en absorbant ce qui restait de l’ADQ (Action démocratique du Québec), un parti populiste de droite qui avait attisé le chauvinisme québécois en dénonçant les accommodements «excessifs» supposément accordés aux minorités. Legault a mené la CAQ au pouvoir en 2018 après une campagne électorale basée sur de virulentes attaques contre les immigrants et les minorités religieuses.

Lorsque le multimillionnaire Legault et le milliardaire Péladeau parlent de la «défense du français», ils ne parlent pas d’investir des milliards pour reconstruire les écoles dilapidées des quartiers ouvriers, assurer à tous une éducation gratuite et de qualité à tous les niveaux, et financer pleinement le secteur culturel afin de rendre ses produits accessibles au grand public.

Pour la classe dirigeante québécoise, cette revendication sert plutôt à véhiculer la conception frauduleuse que la division première dans la société est une division linguistique, et non une division de classe. Comme si un travailleur francophone du Québec avait plus en commun avec un milliardaire qui parle français comme Péladeau, qu’avec un travailleur de l’Ontario qui parle anglais.

Au Canada, la classe dirigeante exploite les différences linguistiques pour diviser la classe ouvrière et miner son indépendance politique, de la même manière que la bourgeoisie ailleurs dans le monde manipule les différences raciales, ethniques, culturelles ou de genre.

Un rôle pernicieux est joué par le parti supposément «de gauche» Québec Solidaire (QS), qui a critiqué la CAQ de la droite sur cette question. Après une annonce de Jolin-Barrette qu’il préparait un plan de protection du français, le député solidaire de la région de Québec Sol Zanetti a condamné le nationalisme «mou» de la CAQ et rejeté son plan sur le français comme n’allant pas assez loin.

Le 24 novembre, Québec Solidaire a voté en faveur d’une motion adoptée unanimement par l’Assemblée nationale, enjoignant le gouvernement fédéral à travailler avec le Québec pour assujettir les entreprises de compétence fédérale à la loi 101 antidémocratique.

QS se retrouvait ainsi en compagnie des six anciens premiers ministres québécois encore vivants, qui ont tous publiquement appuyé la motion – Philippe Couillard, Pauline Marois, Jean Charest, Lucien Bouchard, Daniel Johnson et Pierre-Marc Johnson. Que ce soit sous la bannière du PQ ou des libéraux, chacun d’eux s’est attiré l’opprobre populaire et a été éventuellement chassé du pouvoir à cause de sa poursuite implacable de l’austérité capitaliste.

Le ralliement de QS à un projet pour restreindre les droits des minorités linguistiques n’est que le dernier exemple de ses efforts de longue date pour s’intégrer à l’establishment en embrassant son tournant vers le chauvinisme québécois. Au cours des dernières années, QS a salué le débat sur les «accommodements raisonnables» visant à attiser les sentiments anti-immigrants; accueilli comme «légitime» la campagne chauvine du PQ pour une «Charte des valeurs québécoises»; et endossé les mesures antidémocratiques contre les minorités religieuses sous le couvert de la «laïcité de l’État».

La dernière controverse bidon sur le français a également trouvé un écho au parlement fédéral. Le 14 novembre, Emmanuella Lambropoulos, une députée du Parti libéral pour la circonscription de Saint-Laurent à Montréal, a été forcée de s’excuser pour avoir «mis en doute» le déclin du français au Québec.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a utilisé cet incident pour attaquer en chambre le premier ministre libéral fédéral, Justin Trudeau. Parti frère du PQ et voué à la promotion du nationalisme québécois, le Bloc a adopté un ton particulièrement chauvin, voire raciste, à la dernière élection fédérale. Depuis, il a travaillé avec le Parti conservateur pour attaquer les libéraux d’un point de vue de droite, notamment au sujet de la supposée réponse faible de Trudeau au meurtre d’un enseignant français par un terroriste musulman et des politiques des libéraux envers la Chine, insuffisamment agressives à leur goût.

S’adaptant à la montée de la droite chauvine, Trudeau et ses libéraux ont encouragé les nationalistes québécois à tous les tournants de ce scandale fabriqué. La ministre fédérale des Langues officielles a rabroué Lambropoulos et annoncé que la Loi sur les langues officielles serait modernisée. Trudeau, quant à lui, a répondu aux attaques de l’opposition en appuyant la loi 101. «Le Québec doit être d’abord et avant tout francophone», a-t-il souligné, «et c’est pour ça qu’on appuie la loi 101 dans ce [qu’elle] fait pour le Québec.»

Promoteur de la politique canadienne officielle du multiculturalisme, soi-disant «progressiste» et ouverte à la diversité, Trudeau parle au nom des sections de la classe dirigeante canadienne qui encouragent la politique identitaire et la division de la population en groupes ethniques et religieux distincts. Leur objectif ultime est de renforcer le nationalisme canadien, camoufler la violence impérialiste canadienne et diviser la classe ouvrière.

Les travailleurs et les jeunes, tant au Québec qu’ailleurs au Canada, doivent rejeter le nationalisme québécois (de même que le régionalisme de l’Ouest canadien qui fomente une perspective anti-Québec en prétendant que celui-ci cherche à tuer l’industrie pétrolière albertaine). Ils doivent rejeter tout aussi fermement le nationalisme canadien, y compris le multiculturalisme à la Trudeau qui constitue l’une de ses composantes idéologiques essentielles.

Le nationalisme québécois et le nationalisme canadien sont les deux revers de la même médaille chauvine. Bien qu’ils soient mis de l’avant par des sections différentes de la classe dirigeante, ils visent le même objectif: dresser les travailleurs les uns contre les autres selon des critères linguistiques, raciaux, culturels, ethniques ou religieux, et empêcher une lutte unifiée de la classe ouvrière canadienne – francophone, anglophone et immigrée – contre les politiques de droite, austéritaires et militaristes.

Seule une perspective socialiste et internationaliste peut unir la classe ouvrière par-delà les frontières et les différences linguistiques. Et seule une lutte politique indépendante des travailleurs pour un gouvernement ouvrier peut assurer la défense des droits démocratiques, le rejet de la guerre impérialiste et l’instauration d’une véritable égalité sociale pour tous.