La plus grande base américaine à l'étranger en état d'alerte au missile sur fond d’avertissements de guerre nucléaire

Par Bill Van Auken
17 décembre 2020

Lors d’un incident extraordinaire qui met en évidence la grave menace de guerre mondiale, le personnel du plus grand complexe militaire américain à l’étranger a reçu des instructions effrayantes pour se mettre à l’abri d’une attaque de missiles balistiques.

Les alertes de samedi dernier à la base aérienne de Ramstein en Allemagne, le centre de la communauté militaire dite de Kaiserslautern, composée de 54.000 soldats, d’employés civils du ministère de la Défense, d’entrepreneurs et de leurs familles arrivèrent par les sirènes et le système de haut-parleurs «giant voice». Les mots «Aerial attack, aerial attack, seek cover, seek cover» furent répétés et des appels furent déclenchés sur les téléphones portables, diffusant les mêmes messages, du moins pour certains.

Base aérienne de Ramstein (Crédit: U.S. Army Corps of Engineers, Justin Ward)

La page Facebook de la base militaire a reconnu l’incident. elle déclare: «Aujourd’hui, le poste de commandement de la base aérienne de Ramstein a été informé par un système de notification d’alerte d’un lancement réel de missile sur le théâtre européen. Le poste de commandement a suivi la procédure appropriée et a fourni des notifications précises et en temps utile au personnel de la communauté militaire de Kaiserslautern. Le lancement de missile a été évalué ensuite comme faisant partie d’un exercice d’entraînement et non comme une menace pour la zone du KMC».

Le commandement de l’US Air Force Europe–Army Africa a publié une déclaration séparée qui indiquait qu’on n’avait dépêché «aucun avion ou pilote américain. Il a été déterminé que le lancement du missile faisait partie d’un exercice d’entraînement régional et en quelques minutes, le centre de contrôle a de nouveau suivi les procédures appropriées et a fourni des notifications mises à jour».

Cependant, le Pentagone n’a expliqué ni la nature de l’«exercice régional d’entraînement» ni la raison pour laquelle il l’avait pris pour une frappe imminente de missiles contre sa plus grande base à l’étranger.

Les médias ont cité des responsables militaires américains non identifiés comme liant l’alerte à un exercice militaire russe samedi dernier, au cours duquel un sous-marin nucléaire immergé dans la mer d’Okhotsk au large de la côte Pacifique russe a tiré une salve de quatre missiles intercontinentaux. Ces derniers ont frappé leurs cibles à 3.400 miles de distance dans la région d’Arkhangelsk.

La Russie avait donné un «avis aux aviateurs» standard d’éviter la zone, signalant qu’un tel exercice avait lieu. Ce lancement de missiles sous-marins faisait partie d’un exercice plus large de quatre jours. Il impliquait le tir d’un missile balistique intercontinental (ICBM) depuis un sous-marin dans la mer de Barents, le lancement d’un ICBM au sol et un tir de missiles de croisière par des bombardiers TU-160 et TU-95 sur des cibles d’essai dans la région arctique.

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Légende: Le sous-marin nucléaire russe Vladimir Monomakh tirant des missiles balistiques, 12 décembre 2020. (Ministère russe de la Défense)

On ne sait toujours pas pourquoi l’armée américaine a perçu un exercice militaire annoncé comme une véritable attaque et pourquoi elle pensait que des missiles visant des cibles situées à 1.500 miles de distance allaient frapper Ramstein. On ignore également quelles contre-mesures elle a pris face à ce qu’elle avait perçu comme une attaque de missiles imminente. Alors que le Pentagone rapporte qu’aucun avion «n’a décollé en catastrophe» il ne dit rien sur les bases d’ICBM aux États-Unis ou sur les sous-marins nucléaires déployés en mer, qui seraient les premiers à répondre à une attaque nucléaire.

Autrement dit, la question la plus cruciale qui reste sans réponse est de savoir à quel point cet incident a conduit le monde au bord d’une guerre nucléaire.

Les réponses à la déclaration de la page Facebook de la base de Ramstein vont de l’expression de la panique et de la peur provoquées par les sirènes et les avertissements des haut-parleurs, à l’humour macabre, en passant par les nombreuses plaintes concernant le caractère délabré du système d’alerte de la base.

Un aviateur écrit: «Je suis tombé sur l’échange de la base et j’ai commencé à crier aux gens de se mettre à l’abri», ajoutant «Quand vous entendez que ce n’est pas un exercice de voix forte, cela vous noue l’estomac».

«Cela m’a fait sauter un battement de cœur pendant une seconde», écrit un autre, tandis qu’un troisième commente, «L’intendance pourrait avoir besoin de réapprovisionner en papier toilette après cette alerte».

Beaucoup ont cependant indiqué qu’ils n’avaient reçu aucun avertissement. Dans certains cas on ne pouvait entendre le haut-parleur à travers cette base tentaculaire. Dans d’autres cas, on a mal orienté le personnel ou n’a reçu aucune notification par téléphone portable.

«Si cela avait été VRAI, tant de personnes auraient été foutues, au mieux», peut-on lire dans un commentaire. «L’hébergement nous a littéralement dit qu’il s’agissait d’un entraînement, même si le poste de commandement nous a dit de nous mettre à l’abri immédiatement».

D’autres ont fait remarquer que l’armée de l’air et l’armée de terre utilisent des systèmes de notification différents ; la première fut avertie mais pas la seconde.

Un aviateur a commenté: «Le système du poste de commandement est-il lié au système d’alerte hawaïen? Je pensais avoir laissé cela derrière moi…»

Cette référence concernait l’incident du 13 janvier 2018, au cours duquel, au milieu des menaces de guerre de plus en plus enragées de Trump contre la Corée du Nord, l’Agence de gestion des urgences d’Hawaï avait lancé une alerte à 1,5 million d’habitants de l’État insulaire du Pacifique. Elle les mit en garde qu’un missile balistique allait frapper de façon imminente et qu’ils devaient «se mettre immédiatement à l’abri». Le message, envoyé par téléphone portable et diffusé à la télévision et à la radio, ajoutait: «ceci n’est pas un exercice». 38 minutes s’étaient écoulées avant que l’avertissement ne soit annulé, laissant toute une population dans la terreur de l’anéantissement nucléaire.

Comme pour cette dernière «fausse alerte» à Ramstein, l’incident d’Hawaï est resté entouré de secret, l’explication officielle étant qu’il était le résultat d’une erreur faite par un employé sur un clavier.

À l’époque, le «World Socialist Web Site» avait insisté sur le fait que l’incident ne pouvait être compris que dans le contexte de tensions mondiales extrêmes et comme «un maillon nécessaire dans la chaîne de préparation d’une guerre catastrophique». Il avait soulevé la question de savoir si on avait utilisé les habitants d’Hawaï comme des «cobayes» et si on avait mis en scène la fausse alerte pour évaluer la réaction non seulement de la Corée du Nord, mais aussi de la Chine et de la Russie, à une alerte aux missiles lancée par les États-Unis. Un tel événement obligerait sans aucun doute les trois pays à faire leurs propres préparatifs en vue d’une guerre imminente, qui serait «menée sous le regard attentif de satellites espions américains, fournissant des renseignements qui pourraient s’avérer vitaux pour une invasion américaine planifiée de la Corée du Nord».

On ignore si une telle «fausse alerte» mise en scène était à l’œuvre à Ramstein. Ce qui ressort clairement de ces deux événements, cependant, c’est que l’impérialisme américain n’a aucun plan sérieux pour protéger qui que ce soit, militaire ou civil, contre la menace d’une guerre nucléaire. Ses plans de guerre prévoient la mort d’innombrables millions de personnes.

Deux déclarations majeures adressées au nouveau gouvernement Biden au sujet de la guerre nucléaire se situent de part et d’autre de l’incident de Ramstein.

La première fut prononcée par le général Timothy Ray, le commandant du «Global Strike Command» de l’armée de l’air, lors du discours d’ouverture au 20e symposium annuel sur la triade nucléaire et la dissuasion, tenu le 10 décembre. Dans ce discours, Ray a fait l’éloge des capacités de lutte de l’armée de l’air pour la guerre nucléaire: «Nos équipages de bombardiers sont plus prêts aujourd’hui qu’ils ne l’ont jamais été dans l’histoire du Global Strike Command de l’armée de l’air. Nos ICBM ont été des piliers absolus dans toute cette entreprise… ils n’ont jamais failli. Je ne pourrais pas être plus satisfait».

L’essentiel des remarques de Ray cependant, était l’insistance qu’il n’y ait pas de réductions dans le programme de modernisation nucléaire proposé de deux mille milliards de dollars et en particulier pour les bombardiers et missiles de l’Armée de l’air, qu’il a décrits comme une dissuasion «visible», probablement par opposition aux sous-marins de la Marine.

«Il est vraiment important que nous ne laissions pas ces questions, vraiment, être emportées par des idéologies ou des transitions politiques entre administrations», a déclaré Ray. «Il ne s’agit pas simplement de savoir si vous êtes pour ou contre les armes nucléaires. Ce n’est vraiment plus là une option».

Pendant ce temps, dans un article intitulé «Marchant en somnambule vers le précipice nucléaire» publié par Foreign Affairs mardi, l’ancien secrétaire à l’énergie Ernest Moniz et Sam Nunn, ex sénateur et président pendant longtemps du Comité des Forces armés, ont établi une comparaison directe avec les tensions mondiales actuelles et la situation avant la Première Guerre mondiale.

«Alors qu’il y a un siècle, des millions de personnes mouraient au cours de quatre années de guerre de tranchées, aujourd’hui, le même nombre de personnes pourrait être tuées en quelques minutes», ont-ils averti. Le nouveau gouvernement Biden, écrivent-ils, «doit faire face au fait que le potentiel d’utilisation des armes nucléaires jette plus que jamais son ombre sur les conflits mondiaux. Un seul accident ou une seule bévue pourrait conduire à l’Armageddon».

L’essentiel de l’article est un plaidoyer en faveur du «dialogue et de la diplomatie» à commencer par la prolongation du Nouveau traité de réduction des armes stratégiques (New START), le dernier accord nucléaire encore en vigueur entre Washington et Moscou qui expirera le 5 février. Il affirme que cela devrait conduire à une réduction mutuelle des arsenaux nucléaires.

Il appelle en outre au renforcement des systèmes de «sécurité intégrée» pour prévenir une attaque «accidentelle» et à l’instauration de règles exigeant la consultation des chefs du Congrès avant de déclencher une guerre nucléaire.

«Les dirigeants mondiaux une fois de plus avancent comme des somnambules vers le précipice — cette fois-ci celui d’une catastrophe nucléaire. Ils doivent se réveiller avant qu’il ne soit trop tard», conclut l’article.

Tout, depuis le propre bilan de Biden jusqu’à la sélection du personnel de son cabinet, en passant par le caractère de droite de la campagne menée contre Trump au motif qu’il avait été trop «doux» avec la Russie et la Chine, indique que le nouveau gouvernement ne s’écartera pas du soutien bipartite aux dépenses militaires massives – qui comprend le dernier projet de loi de financement du Pentagone à hauteur de 741 milliards de dollars – et des politiques d’agression militariste au Moyen-Orient, en Europe de l’Est et en mer de Chine méridionale.

Avec l’arrivée de Biden au pouvoir, l’appareil militaire et les services de renseignement américains vont plutôt chercher à rattraper le temps perdu. Cela signifie un redoublement d’efforts pour faire avancer la guerre contre la Chine et la confrontation avec la Russie, qui se sont fortement intensifiées avec le coup d’État orchestré par les États-Unis en Ukraine, tous deux sous le gouvernement Obama.

Le danger d’une guerre nucléaire est le produit inévitable d’un système capitaliste en crise. On ne peut y répondre que par la lutte indépendante et internationalement unifiée de la classe ouvrière pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 16 décembre 2020)