De nouvelles révélations confirment la négligence criminelle du gouvernement québécois dès le début de la pandémie

Par Frédéric Charlebois
22 décembre 2020

Alors que la pandémie de COVID-19 continue de faire rage au Canada, qui a franchi en fin de semaine la barre symbolique du demi-million de cas, le Québec a enregistré dimanche un nouveau record avec 2.146 infections en 24 heures. Depuis le début de la pandémie, près de 177.000 personnes ont contracté la COVID-19 dans la province et 7.736 personnes ont perdu la vie.

Vendredi, on enregistrait plus de 1.000 hospitalisations dans la province. Avec la pression accrue exercée par la propagation accélérée du virus, plusieurs hôpitaux sont incapables de répondre à la demande. Le gouvernement a annoncé dans les deux dernières semaines une réduction de 50 pour cent des activités régulières des blocs opératoires. Ce délestage risque de s’accentuer, car il y a déjà 10 hôpitaux dans la province en situation critique.

Plus de 7.411 travailleurs ont dû se retirer du système de santé à cause des infections et le personnel restant est à bout de souffle. Surcharge de travail, anxiété, insomnies, symptômes de stress post-traumatique, telles sont les conditions dans lesquelles les travailleurs de la santé doivent continuer d’exercer.

Suite à une demande d’accès à l’information, Radio-Canada a obtenu plus de 2.000 pages de communications, directives et courriels internes émis par les autorités sanitaires québécoises au début de la première vague de COVID-19 ce printemps. Ces documents officiels dévoilent un niveau stupéfiant, voire criminel, d’indifférence et de manque de préparation, autant dans la mise en place de mesures de santé publique que dans l’approvisionnement en équipements de protection.

Les autorités de la province étaient conscientes des dangers, mais ont attendu à la dernière minute avant d’agir. Dès le 12 janvier, le directeur de la santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, disait en coulisses que «si jamais le virus quitte la Chine, ça va être problématique pour le Québec». Malgré ces inquiétudes, la santé publique passera les deux prochains mois à «observer et suivre» le virus tout en minimisant ses dangers publiquement.

Le directeur de la santé publique du Québec, Horacio Arruda (Wikimedia Commons)

Alors que l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) déclarait le 30 janvier l’état d’urgence en santé publique internationale, la Sécurité civile et le MSSS (Ministère de la Santé et des Services sociaux) ne se sont mis en mode préparatoire à une pandémie qu’à partir du 26 février et aucune mise à jour du plan de lutte contre la pandémie n’a été faite avant le 9 mars.

Entre-temps, Arruda et le gouvernement ont utilisé les précieuses semaines prépandémiques à faire des appels au calme, en soutenant «qu’il n’y a aucune augmentation des cas émergents» (3 février) et qu’«il n’y a pas de contamination active au Québec» (9 mars) malgré le premier cas enregistré le 27 février.

Le jour suivant la déclaration du premier cas, Arruda continuait de minimiser le danger en soutenant que le coronavirus «prend beaucoup de place dans les médias» et que selon lui, «il y a plusieurs enjeux de santé publique […] qui ne sont pas mis à la place».

Ce constat d’indifférence devant un danger mortel pour la population s’étend aux autorités fédérales puisque ce n'est que le 10 mars que le gouvernement libéral de Justin Trudeau allait écrire aux provinces pour s’informer des possibles pénuries de matériel médical, notamment de respirateurs et d'EPI (équipements de protection individuelle).

Pour revenir à la chronologie des événements au Québec, c’est seulement le 4 mars que la Sécurité civile écrivait aux établissements de santé pour leur demander de fournir d’ici 2 jours la liste de tous leurs matériels médicaux. Le 13 mars, deux jours après que l’OMS ait déclaré la pandémie mondiale, le Québec décrétait l’état d’urgence sanitaire, suivi 5 jours plus tard par le premier décès.

Ce manque de préparation est mis en évidence par la gestion des équipements de protection ayant entraîné une pénurie qui a mis en danger inutilement de nombreux travailleurs de la santé, tout en contribuant à la propagation du virus.

Dès le 28 janvier, des pharmacies québécoises signalaient qu’elles étaient en manque de masques de protection. Le 6 février, le réseau de la santé annulait un gros appel d’offres pour des raisons inexpliquées («hors de contrôle») et le jour suivant l’OMS avertissait qu’il y avait une pénurie mondiale de masques. Alors que le 15 février les médecins avertissaient que «les équipements sont à un niveau très bas dans les hôpitaux», aucun contrat n’était encore signé.

Le manque d’équipements est souligné par un énoncé émis le 18 février, sur le Système électronique d’appel d’offres du Québec, qui stipulait: «Situation d'urgence où la sécurité des personnes ou des biens est en cause; Motifs: Pénurie mondiale de masques. Les établissements de la santé du Québec ainsi que les premiers répondants n'ont plus de stock». Il faudra attendre le 21 février avant que le premier contrat soit signé.

Pendant que le ministère demandait aux établissements de santé de préserver et de rationner les équipements de protection (21 février), les semaines suivantes seront marquées par une incapacité de renflouer les stocks de manière suffisante.

Du 21 février au 8 avril, les commandes rentraient au compte-goutte et les centres de soins devaient fonctionner avec des réserves d’équipement équivalant à 3 à 6 jours. Pendant ce temps, les cris d’alarme se multipliaient dans les divers centres de soins.

Le 31 mars, le premier ministre du Québec François Legault était forcé d’admettre publiquement «qu’une pénurie de certains équipements guette d’ici 3 à 7 jours», et le jour suivant, Trudeau reconnaissait à son tour qu’il n’y a «pas assez d’équipements de protection dans ses réserves d’urgence» pour répondre aux besoins de la crise. En date du 2 avril, les inventaires de masques au Québec étaient si bas qu’il n’y en avait que pour 4 jours.

Le manque et le rationnement des équipements de protection individuelle auront eu pour conséquence d’exposer les travailleurs de la santé, et toute la population, au danger que représente le virus.

Cette gestion désastreuse de la pandémie découle de la politique de classe appliquée par les gouvernements capitalistes partout en Amérique, en Europe et ailleurs dans le monde. Cette politique vise à «garder l’économie ouverte», c’est-à-dire à maintenir le flot des profits, peu importe le coût en vies humaines. Même dans son budget du 10 mars dernier, le gouvernement de Québec ne prévoyait aucune mesure pour combattre le coronavirus.

Comme l’écrivait le World Socialist Web Site le 20 mars: «Alors que des mesures de prévention et de dépistage auraient dû être mises en place dès l’éclosion du virus au mois de janvier dernier en Chine, les gouvernements ont refusé d’agir parce que ces mesures étaient vues comme une entrave aux profits de la grande entreprise. Ils ont plutôt minimisé l’ampleur du danger, allant même jusqu’à dire que le virus s’apparentait à une grippe saisonnière.»

Cette orientation était en évidence lorsque Legault annonçait un déconfinement en avril, alors que la crise était loin d’être contrôlée. Il préconisait alors la théorie sans fondement scientifique de l’«immunité collective», consistant à laisser le virus se répandre librement dans la population, pour justifier la réouverture des écoles dans la région de Montréal qui était l’épicentre de la pandémie au Canada.

Comme l’a souligné le WSWS dès le début de la crise, une telle pandémie était prévisible et a été prévue par des scientifiques et même des institutions publiques.

Rien qu’au cours des dernières années, de nombreux rapports ont été rédigés, dont un co-écrit en 2006 par l’actuelle administratrice en chef de la santé publique du Canada, Theresa Tam. Le manque de préparation au coronavirus est encore plus significatif si l’on considère que le Canada a été le pays, en dehors de l’Asie de l’Est, le plus touché par l’épidémie de SRAS en 2003, une maladie respiratoire très contagieuse similaire à la COVID-19.

Malgré cela, les autorités n’ont rien fait avant et pendant la crise, préférant mentir à la population pour ne pas nuire aux profits de l’oligarchie financière, ce qui a eu des conséquences désastreuses pour la classe ouvrière et l’ensemble de la population.

Après avoir annoncé la réouverture précipitée de l’économie, puis des écoles cet automne, les divers paliers de gouvernement au Canada ont présidé lors de la première vague à un taux de mortalité par habitant au Québec (surtout dans les résidences pour aînés) parmi les plus élevés au monde, tout en créant les conditions d’une deuxième vague meurtrière qui frappe maintenant de plein fouet l’ensemble du territoire.

La campagne de vaccination de masse annoncée pour 2021 ne freinera pas le nombre croissant de morts avant plusieurs mois. Il est d’autant plus urgent pour la classe ouvrière d’agir maintenant pour préserver des vies humaines.

Dans tous les lieux de travail, il faut former des comités de sécurité de la base, complètement indépendants des syndicats procapitalistes, qui sont complices dans la campagne incessante de retour au travail de l’élite dirigeante.

Ces comités doivent exiger les mesures les plus strictes pour combattre sérieusement la pandémie – dépistage de masse, investissements majeurs en santé, et surtout fermeture complète et immédiate des écoles et de toute production non essentielle, avec pleine compensation pour les travailleurs touchés et aide gouvernementale aux petites entreprises menacées de faillite.

Les centaines de milliards accordés aux grosses banques et entreprises par le gouvernement Trudeau, en plans de sauvetage de toutes sortes, démontrent que les ressources existent en abondance pour financer des mesures urgentes visant à freiner la pandémie et sauver des milliers de vies.

Cette lutte est indissociable d’une mobilisation politique indépendante des travailleurs pour la réorganisation de la société afin de satisfaire les besoins sociaux de tous, et non les profits d’une minorité.