Discussion à la Maison-Blanche sur l’usage de loi martiale pour annuler l’élection

Par Patrick Martin
22 décembre 2020

Le président Donald Trump et ses principaux collaborateurs ont examiné une série de propositions pour annuler sa défaite à l’élection présidentielle lors d’une réunion vendredi soir à la Maison-Blanche. Selon de nombreux articles de presse, on y discuta la question d’une déclaration de la loi martiale et de la saisie des machines à voter dans les principaux États dits ‘champs de bataille’.

C’est le New York Times qui a d’abord rendu compte de cette réunion à laquelle participaient: Trump, le chef de cabinet de la Maison-Blanche Mark Meadows, le conseiller juridique de la Maison-Blanche Pat Cipollone et deux éminents partisans d’un coup d’État électoral, l’ancienne avocate de la campagne de Trump, Sidney Powell et l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, le général Michael Flynn. CNN, ABC, NBC et d’autres organes d’information ont rapporté des détails supplémentaires au cours de la journée.

C’était la première rencontre à la Maison-Blanche pour Flynn depuis que Trump l’a gracié pour deux chefs d’accusation de parjure pour avoir menti au FBI pendant une enquête dans les premiers jours de son gouvernement. Cela avait conduit à son licenciement en tant que conseiller à la sécurité nationale. La première visite à la Maison-Blanche aussi pour Powell depuis son licenciement par la campagne de Trump après avoir exprimé une série de bizarres théories du complot. L’une d’entre elles prétendait que le président vénézuélien Hugo Chavez (mort depuis 2013) était responsable de la manipulation de l’élection présidentielle américaine de 2020.

Michael Flynn quittant le tribunal fédéral de Washington, DC, en 2019. [Crédit photo: AP Photo/Manuel Balce Ceneta, File]

Le fait que Trump accueille de tels personnages discrédités à la Maison-Blanche exprime sans aucun doute un désespoir croissant, mais aussi un refus total de concéder le résultat de l’élection, remportée par Biden par une marge de plus de sept millions de voix. Tout en se comportant comme un rat acculé Trump, président des États-Unis pour un mois encore, possède toujours d’immenses pouvoirs, notamment sur l’appareil militaire et de renseignement américain.

Le général Flynn s’est rendu à la Maison-Blanche un jour après avoir suggéré, dans une interview sur le réseau Newsmax, très favorable à Trump, que celui-ci déclare la loi martiale, ordonne la saisie des machines à voter dans six États clés par les autorités fédérales et organise une deuxième élection dans ces États, sous surveillance militaire. Cela signifierait, bien entendu, que des soldats armés s’assureraient que les électeurs de l’Arizona, de la Géorgie, du Michigan, du Nevada, de la Pennsylvanie et du Wisconsin ont «bien fait les choses» cette fois-ci, c’est-à-dire que les votes électoraux de ces États, officiellement remis au démocrate Joe Biden le 14 décembre à la suite du scrutin de chaque État, soient bien plutôt attribués à Trump.

Selon la presse, Trump a interrogé le général Flynn sur sa proposition de loi martiale et d’une deuxième élection. Meadows et Cipollone, ainsi que d’autres responsables non identifiés de la Maison-Blanche, se seraient opposés à Flynn et auraient déclaré que le président n’avait pas l’autorité nécessaire pour prendre les mesures proposées. Powell, l’avocate de Flynn dans son affaire de parjure, qui s’était ensuite jointe aux efforts de la campagne de Trump pour renverser le résultat des élections, aurait dénoncé les responsables de la Maison-Blanche comme étant insuffisamment dévoués aux intérêts de Trump.

On a rapporté que la réunion s’était terminée dans un “concert de cris” sans que les participants aient pris une décision claire quant à la voie que Trump allait suivre. À un moment donné, Trump a suggéré qu’il pourrait nommer Powell comme conseillère spéciale pour enquêter sur l’élection présidentielle, une proposition à laquelle se sont opposés les responsables de la Maison-Blanche et même le principal avocat de Trump, Rudy Giuliani, qui se remet du coronavirus et a participé à la réunion à distance.

Le procureur général William Barr a résisté à la demande de Trump de nommer un avocat spécial pour enquêter sur Hunter Biden, fils du président élu, et s'opposerait probablement à une nomination similaire de Powell pour enquêter sur l'élection, mais il quitte le ministère sous la pression de Trump, à compter du mercredi 23 décembre. Son successeur intérimaire, l'actuel procureur général adjoint, Jeffrey Rosen, pourrait bien être invité à procéder à de telles nominations après le départ de Barr.

Dimanche, alors que les détails de la réunion et les propositions illégales et inconstitutionnelles qui y ont été discutées commençaient à être connus, Trump est allé sur son compte Twitter pour dénoncer les articles de presse comme des «Fausses nouvelles».

Selon le récit du Times, l’une des mesures discutées lors de la réunion était une proposition de Giuliani que Trump lance un ordre exécutif pour saisir le contrôle des machines à voter dans les États contestés afin qu’elles puissent être examinées pour «fraude». Giuliani aurait discuté de cette option avec le secrétaire adjoint du Département de la sécurité intérieure (DHS), Kenneth Cuccinelli, la semaine dernière, mais ce dernier a déclaré que le DHS n’avait pas l’autorité nécessaire pour le faire. Un décret serait censé y remédier, mais le président, en tant que chef du gouvernement fédéral, n’a pas le pouvoir de prendre de telles mesures contre les États, qui administrent les élections selon la structure constitutionnelle américaine.

Il est remarquable que Cuccinelli, un fanatique anti-immigrés enragé et semi-fasciste qui a été un démagogue notoire de ‘Loi et d’ordre’ pendant ses quatre années comme procureur général de Virginie, soit maintenant présenté comme une force modératrice dans les délibérations internes du gouvernement Trump.

Dans le seul programme d’interview télévisé du dimanche à aborder la question, l’émission «State of the Union» de CNN a commencé par une déclaration de l’animateur Jake Tapper. Il a dit: «Pour tous ceux qui se demandent quels dommages un président sortant peut causer au cours du dernier mois de son mandat, nous commençons à avoir une idée. Vendredi, dans le Bureau ovale, le président aurait discuté avec l’ancien général Michael Flynn, gracié et disgracié. Ils ont discuté la proposition dérangée de Trump de déclarer la loi martiale pour forcer de nouvelles élections dans les États que Biden a gagnés, afin d’annuler le résultat de l’élection».

«Trump parlerait également de donner les pouvoirs d’un conseiller spécial à l’avocate Sidney Powell dont les théories du complot cinglées sur l’élection ont été ridiculisées dans tous les tribunaux».

Tapper a interrogé un invité de l’émission, le sénateur républicain Mitt Romney, sur le projet de loi martiale. Romney l’a rejeté en disant: «Cela n’arrivera pas. Cela ne mènera nulle part. Et je crois savoir que le président cherchait désespérément un moyen d’obtenir un résultat différent de celui que le peuple américain a livré».

Le seul représentant de l’équipe de transition de Biden à discuter la question dimanche, Pete Buttigieg, le candidat de Biden au poste de secrétaire au Transport, fut bien moins catégorique. Il se contenta de déclarer que Biden prendrait ses fonctions le jour de l’investiture comme prévu, ajoutant: «J’espère simplement que, dans tout le parti et dans tout le pays, on comprendra à quel point il est important que nous restions engagés en faveur de la démocratie».

Il est remarquable qu’aucune autre émission télévisée du dimanche n’ait abordé de manière substantielle les discussions de la Maison-Blanche sur la loi martiale. La campagne de Biden n’a pas non plus fait de déclaration ou commentaire sur le refus persistant de Trump de concéder l’élection. Depuis le 3 novembre, la politique de Biden a été de minimiser les menaces de Trump de renverser l’élection tout en tendant la main à l’appareil militaire et de renseignement et à Wall Street pour les rassurer sur le fait que le nouveau gouvernement démocrate défendrait leurs intérêts.

Trump a continué de s’élever contre les résultats de l’élection au cours du week-end sur Twitter. Il a déclaré samedi qu’il était «statistiquement impossible d’avoir perdu l’élection de 2020» et appelé ses partisans à assister aux manifestations à Washington le 6 janvier 2021, lorsque le Congrès comptera officiellement les votes électoraux exprimés par les 50 États et le District de Columbia. «Soyez là, soyez sauvages», a-t-il tweeté, répétant qu’il avait remporté une victoire écrasante à l’élection, et ajoutant: «Maintenant, les politiciens républicains doivent se battre pour que leur grande victoire ne soit pas volée. Ne soyez pas de faibles imbéciles!»

Une demi-douzaine de membres républicains du Congrès ont déclaré qu’ils objecteraient que des États comme le Michigan, la Pennsylvanie et la Géorgie votent pour Biden. Un sénateur, le nouveau républicain de l’Alabama, Tommy Tuberville, a déclaré qu’il apporterait le soutien d’au moins un sénateur nécessaire pour forcer un vote sur cette objection. L’objection serait toujours rejetée, tant à la Chambre contrôlée par les démocrates qu’au Sénat, où plus d’une douzaine de républicains ont déclaré accepter la victoire de Biden.

Entre-temps, le programme télévisé «Inside Edition» a rapporté que Trump «aurait dit à son personnel qu’il ne quitterait pas la Maison-Blanche, refusant catégoriquement d’accepter le résultat de l’élection de 2020…».

Au cours de l’été, après avoir obtenu l’investiture démocrate à la présidence, Biden avait déclaré aux journalistes que sa «plus grande crainte» concernant l’élection était que Trump refuse de reconnaître la décision des électeurs et de procéder à un transfert pacifique du pouvoir. Depuis l’élection, cependant, Biden est resté pratiquement silencieux sur la question. Il a confié la transition à l’appareil de sécurité nationale et évité tout appel à la population américaine, de peur de déclencher un bouleversement politique que les démocrates ne pourraient pas contrôler.

Une indication de l’état d’esprit à Washington – où la perspective d’un coup d’État de Trump fait l’objet de discussions animées au quotidien – est un amendement peu remarqué à la loi d’autorisation de la défense nationale (NDAA), introduit par la démocrate Chrissy Houlahan, ancienne officier de l’armée de l’air, avec le soutien des républicains. Il prévoit que si le président invoque la Loi sur l’insurrection de 1807, comme il avait menacé de le faire en juin lors des manifestations contre le meurtre de George Floyd par la police, les unités militaires et paramilitaires devront porter leur nom et leur insigne afin de pouvoir être identifiées lorsqu’elles descendront dans la rue.

Trump a menacé d’opposer son veto à la NDAA, mais pas à cet amendement, qui ne fait presque rien pour limiter l’utilisation possible de l’armée contre le peuple américain.

(Article paru d’abord en anglais le 21 décembre 2020)