Les oligarques encaissent des milliers de milliards de dollars, le Congrès alloue des aides dérisoires aux chômeurs

Par Patrick Martin
23 décembre 2020

Le fait le plus important sur le projet de loi de 900 milliards de dollars de lutte contre le coronavirus que la Chambre des représentants a adopté lundi soir est qu’il est tout à fait insuffisant pour répondre aux vastes besoins sociaux exposés par la pandémie. Une fois de plus, le système politique bipartite contrôlé par la grande entreprises a révélé son indifférence à la souffrance des masses.

Le 31 juillet, on a privé des millions de travailleurs jetés au chômage par la pandémie des 600 dollars hebdomadaires d’allocation chômage d’appoint, alloués en vertu de la loi CARES, adoptée à la quasi-unanimité par les démocrates et les républicains. Le Congrès les a supprimés cet été afin de renforcer la campagne de «retour au travail» de la grande entreprise. Cette dernière exigeait que les travailleurs retournent au travail et génèrent des profits pour les capitalistes, indépendamment de la menace que représente le COVID-19 pour leur santé et pour leur vie.

File d’attente pour une distribution de nourriture organisée par Food Rescue US, lundi 30 novembre 2020, chez Rosie au «Copper Door B&B», dans le quartier d’Overtown à Miami [Crédit: AP Photo/Wilfredo Lee]

Alors que des millions de gens ont été forcés de retourner au travail, on compte aujourd’hui 10 millions d’emplois de moins qu’en début d’année. Maintenant, après cinq mois d’absence de prestations qui ont épuisé leurs économies, les ont plongés dans la pauvreté et menacent de faire perdre à beaucoup leur logement, les chômeurs de longue durée recevront 300 dollars par semaine, limités à 11 semaines, jusqu’à la mi-mars. Cette somme pitoyable leur permettra à peine de se nourrir et certainement pas de payer les factures qui se sont accumulées depuis l’été.

À cela s’ajoute le chèque unique de 600 dollars par personne qui sera envoyé à la plupart des travailleurs, ainsi qu’à leurs enfants – la moitié seulement du chèque de 1.200 dollars émis par le Trésor au printemps dernier, moins qu’un loyer moyen dans la plupart des villes américaines. La somme totale de ces chèques, 166 milliards de dollars, est inférieure aux 190 milliards de dollars que le PDG d’Amazon, Jeff Bezos, et celui de Tesla, Elon Musk, ont gagnés entre eux depuis mars.

Deux milliardaires ont ajouté plus à leur richesse personnelle que ce que le gouvernement américain a jugé bon de verser à tous les travailleurs réunis du pays, au milieu de la plus grande crise économique depuis la Grande Dépression. Quelle démonstration du fait que l’Amérique est une dictature des milliardaires, exercée par eux et pour eux! Et à cette réalité de classe, il faut ajouter le fait que Bezos et Musk se sont enrichis grâce à une catastrophe sociale, une pandémie qui a tué 320.000 Américains et 1,7 million de personnes dans le monde.

Les démocrates et les républicains se sont mis d’accord sur une limite de 900 milliards de dollars pour le projet de loi «d’aide». Ce chiffre est inférieur au mille milliards de dollars accumulés par les milliardaires américains depuis le mois de mars. Et il est inférieur aux presque mille milliards de dollars que le gouvernement fédéral dépense pour l’armée et l’armement nucléaire, qui comprennent un budget record de 741 milliards de dollars pour le seul Pentagone, adopté par les deux partis au Congrès, à une énorme majorité.

Comparez les sommes colossales dont disposent les super-riches et les militaires aux procédés grippe-sou infligés aux travailleurs sans emploi. Deux programmes d’allocations chômage liés à la pandémie, qui devaient expirer lundi prochain, vont être prolongés de 11 semaines seulement. Le moratoire sur les expulsions, instauré comme mesure sanitaire par les Centres de contrôle des maladies (CDC), sera prolongé d’un mois. Un montant pitoyable de 25 milliards de dollars est affecté à l’aide aux locataires et aux propriétaires menacés de saisie – une autre goutte d’eau dans la mer.

Les démocrates et les républicains au Congrès ont eu pour objectif non pas de sauver la vie ou les moyens de subsistance des travailleurs américains, mais de préserver les vastes fortunes de l’aristocratie financière. Le projet de loi de lutte contre le coronavirus vise à éviter, pendant un mois environ, un effondrement économique qui provoquerait un bouleversement social massif et menacerait l’existence du système capitaliste dans son ensemble.

Il est à noter que dans son discours de présentation du projet de loi lundi, la présidente de la Chambre Nancy Pelosi a qualifié la date limite du 26 décembre pour l’expiration de l’aide au chômage liée à la pandémie de «vitale». Les politiciens des deux partis capitalistes craignaient qu’une telle date limite pour 12 millions de personnes au lendemain de Noël ne déclenche une indignation générale dans la classe ouvrière.

Les républicains ont décidé de bloquer toute aide financière directe aux gouvernements des villes et des États dévastés par le marasme économique accompagnant la pandémie. On a déjà supprimé 1,3 million d’emplois pour les employés du secteur public. Pris en tenailles entre l’obligation légale d’équilibrer leur budget et la chute des recettes, pratiquement toutes les grandes villes et la plupart des États prévoient des suppressions d’emplois plus massives encore, à moins d’une aide fédérale d’urgence. Les démocrates ont abandonné la proposition de mille milliards de dollars pour les villes et les États en faveur d’une aide minimale pour les écoles et les services sanitaires.

Malgré leurs différences tactiques et à court terme – un grand nombre de républicains au Congrès refusent toujours de reconnaître la victoire électorale de Joe Biden – les deux partis partagent une loyauté de classe commune. Ils défendent les intérêts de l’oligarchie financière, pour laquelle la pandémie de coronavirus a été une occasion de gagner de l’argent, pas une calamité historique.

C’est ce qu’a démontré un incident sérieux survenu lors de la campagne du week-end visant à élaborer une version finale du projet de loi d’aide. Lorsque le sénateur républicain Pat Toomey a proposé un amendement qui empêcherait la Réserve fédérale de relancer les prêts aux entreprises et aux agences gouvernementales, autorisés en vertu de la loi CARES mais arrêtés par le gouvernement Trump, les démocrates se sont révoltés.

Ils n’ont pas voulu se battre pour les chômeurs, les indigents ou les personnes menacées d’expulsion et de saisie. Ils se sont fichés des 300.000 morts du COVID-19, ou des 400.000 personnes risquant de mourir avant qu’une vaccination à grande échelle puisse être réalisée. Mais lorsqu’on a menacé de ralentir le flux des crédits et des subventions aux grandes sociétés, tous les démocrates du Sénat sont montés aux barricades. La proposition de Toomey a été écartée et les pouvoirs de prêt de la Réserve fédérale sont restés intacts.

Même dans le projet de loi «d’aide», plus d’argent va aux affaires qu’aux travailleurs ; comme les 284 milliards de dollars de prêts pour le mal nommé ‘Programme de protection des salaires’ (une caisse noire pour grandes sociétés se faisant passer pour des «petites entreprises»); les 20 milliards de dollars de subventions d’urgence aux entreprises; les 15 milliards de dollars pour l’industrie aérienne; et les 15 milliards de dollars pour les chaînes de cinémas. Il y a même une disposition qui rétablit la déduction fiscale pour les «déjeuners à trois martinis» dont bénéficient les dirigeants d’entreprises.

Le New York Times, principale voix médiatique du Parti démocrate, a fait l’éloge de ce projet de loi bipartite, titrant son éditorial «Cet accord est suffisant». Les démocrates et leurs porte-parole décrivent le projet de loi comme un palliatif temporaire jusqu’à l’entrée en fonction du gouvernement Biden, le 20 janvier 2021. Mais Biden n’envisage pas d’alléger les conditions sociales des masses de travailleurs confrontés à la faim, à la pauvreté, à la perte du logement, à la maladie et à la mort dans un hiver qui sera probablement le pire de mémoire d’homme. Biden a catégoriquement rejeté le confinement pour les travailleurs des entreprises non essentielles et la fermeture des écoles, les seules mesures pouvant empêcher une avalanche de décès avant que les vaccins ne soient largement disponibles pour la population américaine.

Les travailleurs ne doivent pas placer leurs espoirs dans une quelconque section de l’élite des entreprises, le Parti démocrate ou l’administration Biden. La seule force qui défendra leurs intérêts est la classe ouvrière elle-même, organisée en mouvement politique indépendant luttant pour imposer la fermeture des lieux de travail non essentiels jusqu’à ce que la pandémie soit sous contrôle et pour préparer une grève générale politique nationale menée sur la base d’un programme socialiste révolutionnaire.

(Article paru d’abord en anglais le 22 décembre 2020)