France : neuf cas de COVID-19 sur dix ignorés par le système de dépistage suite au premier confinement

Par Samuel Tissot
31 décembre 2020

Le 21 décembre, la revue scientifique Nature publia un article accéléré, revu par les pairs des auteurs, et intitulé «La sous-détection des cas de COVID-19 en France menace le contrôle des épidémies». Dans cet article, des épidémiologistes et des spécialistes des données, sous la direction de Giulia Pullano, utilisent une modélisation mathématique pour tracer la propagation estimée du virus en France sur sept semaines, depuis la fin des mesures de confinement le 11 mai jusqu’au 28 juin. Ils comparent cette estimation de la propagation du virus aux cas enregistrés pour mesurer l’efficacité du système français de tests et de traçage pendant cette période.

Durant ce temps, Santé publique France a enregistré quelques centaines de cas par jour. Mais les auteurs estiment que le système de dépistage français a manqué environ 90.000 infections symptomatiques par le COVID-19. Cela représente 86 pour cent des cas symptomatiques. Comme de nombreux cas sont cependant asymptomatiques, le taux réel de détection au cours de cette période était probablement bien inférieur à 10 pour cent.

Une infirmière tient un téléphone pendant qu’un patient COVID-19 parle avec sa famille depuis l’unité de soins intensifs du centre hospitalier Joseph Imbert à Arles, dans le sud de la France, mercredi 28 octobre 2020. (AP Photo/Daniel Cole)

Cette sous-détection massive du virus, due à un manque de tests, a supprimé la possibilité réelle d’éradiquer le virus en France après la première vague et d’empêcher la deuxième vague dévastatrice qui engloutit actuellement le pays et fait des centaines de victimes chaque jour. Depuis la fin de la première phase de confinement, le 11 mai, 36.621 personnes sont mortes du virus, ce qui porte à près de 63.000 le nombre total de décès dus au COVID-19 en France.

Dans un commentaire publié par Natureavec l’article en question, Jeffrey Shaman, un virologiste de l’Université de Columbia, écrit: «Les résultats suggèrent que le système global de test et de contrôle en place était inadéquat pour contenir le virus avec succès dans ce pays d’environ 65 millions d’habitants». Il a ajouté que «de nombreux pays, en raison de l’échec de leurs dirigeants, de barrières culturelles ou institutionnelles, ou simplement de la fatigue, avaient échoué dans leurs efforts pour atteindre ou maintenir le contrôle du virus».

L’article a révélé qu’au cours de cette période de sept semaines, seuls 31 pour cent des personnes présentant des symptômes de type COVID-19 avaient consulté un médecin. Pour la majorité de la population française il était nécessaire pendant cette période de contacter un médecin pour obtenir une ordonnance avant d’obtenir un test. Shaman conclut que ce processus byzantin «pourrait avoir désavantagé les communautés qui ont un accès plus limité aux soins de santé, et réduit les taux de dépistage».

Cela suggère que le fait que seulement 1 pour cent des tests se révèlent positifs ne garantit pas en soi que la pandémie soit contrôlée. Tout au long de cette période de sept semaines, la proportion de tests positifs n’a jamais dépassé le 1 pour cent. Le fait que le virus ait continué à se propager sur la même période montre qu’il est essentiel – afin de contrôler et d’éradiquer le virus – d’imposer les mesures suivantes: augmenter massivement les tests; fermer la production, les services et les établissements d’enseignement non essentiels. Même avec la production d’un vaccin, de telles mesures sont nécessaires pour sauver des centaines de milliers de vies dans l’année à venir.

Les conclusions du document constituent un réquisitoire contre la politique criminelle de négligence maligne du gouvernement français en réponse à la pandémie, qui consiste à protéger les profits pendant que le virus se propage dans la population. La fin prématurée des mesures initiales de confinement, la réouverture des écoles et des lieux de travail, et un système de dépistage sous-financé et sous-développé ont rendu inévitable une résurgence mortelle du virus.

Le président Macron n’a annoncé le confinement que le 16 mars, après qu’une vague de grèves sauvages et d’absences-maladie s’est répandue dans toute l’Europe. Guidé par les exigences de profit de la grande entreprise, le gouvernement français a prématurément mis fin au lock-out le 11 mai et a forcé les travailleurs à reprendre le travail. Cette politique irresponsable à été critiquée à l’époque par les scientifiques.

De nombreux médias ont cependant spéculé sans fondement sur la possibilité d’une «immunité collective» en France. L’Institut Pasteur a réfuté ces affirmations, publiant une estimation selon laquelle seulement 4,4 pour cent de la population était infectée et avertissant: «nos résultats montrent que, sans vaccin, l’immunité collective ne suffira pas à elle seule à éviter une deuxième vague à la fin du confinement. Des mesures de contrôle efficaces doivent donc être maintenues après le 11 mai».

Pour rassurer à tort les travailleurs sur le fait que le virus n'est plus une menace, le gouvernement a annoncé une expansion rapide des tests et du traçage. Le succès des campagnes de test et de traçage, combinés à un confinement strict dans les pays où l’épidémie fut initialement grave, comme la Chine et la Corée du Sud, a montré que de telles mesures permettent de contrôler efficacement le virus.

Macron a déclaré à l’époque: «À partir du 11 mai, nous disposerons d’un nouveau système pour faire de cette étape [la fin du confinement] un succès». Le premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, a décrit ainsi la stratégie de son gouvernement: «Protéger, tester, isoler». Un système qui ne permettait que de détecter moins de 10 pour cent des nouveaux cas.

Les obstacles que le gouvernement a placés à l’accès des travailleurs aux tests suggèrent que Macron et ses ministres étaient conscients que la capacité de test était limitée. A partir du 11 mai, la plupart des Français devaient obtenir une ordonnance de leur médecin avant de pouvoir être testés. Le gouvernement a prétendu que cela était nécessaire pour éviter les abus; en réalité, cela a délibérément imposé une barrière qui a réduit le nombre de tests effectués.

Ce n’est que le 23 août qu’on a atteint l’objectif de 700.000 tests hebdomadaires. À ce moment-là, le virus était hors de contrôle et la deuxième vague était bien entamée. Le 11 septembre, le premier ministre Jean Castex a annoncé que le personnel médical était désormais prioritaire, car la capacité de test était à la limite. Le 16 septembre, le personnel de 20 cliniques de dépistage du sud de la France se mettait en grève contre les salaires bas et les conditions de travail épuisantes.

Le 17 septembre, le pourcentage de tests positifs en France dépassait 5 pour cent: selon les directives de l’OMS, basées sur la règle du 1 pour cent de tests positifs, le virus était hors de contrôle. En septembre, on a rapporté que Macron avait réprimandé le ministre de la Santé, Olivier Véran, pour le délai de 12 jours nécessaire à l’obtention du résultat des tests. À l’époque, de nombreuses personnes ont affirmé ne pas recevoir de résultats du tout.

Le 12 octobre, le taux de tests positifs dépassait les 10 pour cent: des dizaines de milliers de tests positifs étaient retournés chaque jour. Cela a précédé une forte augmentation des admissions à l’hôpital, suivie depuis par des centaines de décès quotidiens. Une telle ampleur des nouveaux cas et des décès rendait la recherche des contacts impossible.

Fin septembre, dans le contexte de la résurgence du COVID-19, le gouvernement a adopté son budget pour 2021. Seuls 9,8 milliards d’euros y furent consacrés aux dépenses de santé d’urgence, tandis que le gouvernement accordait 42 milliards d’euros supplémentaires et une réduction d’impôts aux banques et aux entreprises.

Les mesures de confinement partiel adoptées en novembre, laissant les écoles et les usines ouvertes, n’ont pas permis d’endiguer la propagation du virus. Leur assouplissement au cours de la période de Noël et du Nouvel An ouvre la voie à une nouvelle vague de décès au cours de la nouvelle année.

L’article de Nature montre que la politique du gouvernement Macron a sapé les acquis du premier confinement. En mai, une expansion suffisante des tests à l’échelle européenne aurait pu éradiquer le virus en France et dans toute l’Europe. Au lieu de cela, on a donné des milliards d’euros aux banques et aux entreprises et le gouvernement a fait rouvrir les écoles et les lieux de travail ; l’insuffisance des tests et de la traçabilité échoua à contenir le virus.

Comme ses homologues en Europe et aux États-Unis, le gouvernement Macron a fait passer le profit avant la vie à chaque étape de sa réponse à la pandémie. La vague hivernale de décès dus au COVID-19 ne fait que commencer, mais cette politique de négligence malveillante a déjà entraîné des centaines de milliers de décès évitables.

Contre la réponse anti-scientifique de la classe dirigeante, il faut lancer une lutte internationale de la classe ouvrière. Celle-ci doit être armée d’un programme utilisant la meilleure recherche scientifique disponible en réponse à la pandémie, sans être entravée par les préoccupations de profit de l’élite capitaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 30 décembre 2020)