Les hauts gradés du Pentagone en «alerte rouge» sur le complot de Trump

Par Bill Van Auken
31 décembre 2020

President Donald Trump and Vice President Mike Pence participate in an Armed Forces welcome ceremony for the new chairman of the Joint Chiefs of Staff, Gen. Mark Milley, Monday, Sept. 30, 2019, at Joint Base Myer-Henderson Hall, Va. [Credit: AP Photo/Evan Vucci]

Le haut commandement militaire américain se trouve en état d’alerte élevé en prévision d’une éventuelle tentative de coup d’État du président Donald Trump au cours du mois prochain, visant à renverser le résultat de l’élection présidentielle.

Le président Donald Trump et le vice-président Mike Pence participent à une cérémonie d’accueil des forces armées pour le nouveau président de l’état-major interarmées, le général Mark Milley, lundi 30 septembre 2019, à la base interarmées Myer-Henderson Hall, Va. [Crédit: AP Photo/Evan Vucci]

Le sentiment de danger accru a été déclenché au Pentagone par une interview extraordinaire, le 17 décembre, du général Michael Flynn, premier conseiller à la sécurité nationale de Trump et criminel gracié, accordée à Newsmax, une chaîne de télévision câblée d’extrême droite ayant fidèlement soutenu les affirmations frauduleuses de Trump sur une élection volée.

Flynn a réaffirmé le pouvoir du président à déclarer la loi martiale et suggéré qu’il pourrait déployer des «capacités militaires» dans les États contestés où il avait perdu, pour «essentiellement, refaire une élection». En d’autres termes, les électeurs de Pennsylvanie, du Michigan, du Wisconsin, de Géorgie et d’autres États «champs de bataille», où le candidat démocrate Joe Biden a gagné, seraient ramenés aux urnes à la pointe des baïonnettes pour s’assurer qu’ils maintiennent l’emprise de Trump sur la Maison-Blanche.

Plus inquiétant encore, le général trois étoiles à la retraite avait été invité à la Maison-Blanche le lendemain avec Sydney Powell, l’ancien avocate de Trump spécialisée dans les fraudes électorales, qui a avancé des théories selon lesquelles le vote avait été truqué par, entre autres, le défunt leader vénézuélien Hugo Chavez. Là, la possibilité d’imposer la loi martiale avait fait l’objet d’un vif débat.

Une série d’articles de commentateurs des médias ayant des liens étroits avec l’appareil militaire et de renseignement a mis en évidence l’extraordinaire tension au sein du commandement militaire du Pentagone.

Parmi ceux-ci on peut citer un article de David Ignatius dans le Washington Post intitulé «Tant que la victoire de Biden n’est pas certifiée, les États-Unis restent vulnérables». Ignatius a longtemps servi de canal pour les informations que le Pentagone et la CIA veulent faire passer au public.

Les États-Unis «seront dans la zone de danger jusqu’à la certification officielle de la victoire électorale de Joe Biden le 6 janvier, car les troubles intérieurs et extérieurs potentiels pourraient donner au président Trump une excuse pour s’accrocher au pouvoir», écrit Ignatius.

Le 6 janvier, le Congrès doit procéder au décompte officiel du vote du Collège électoral, que Biden a remporté par 306 voix contre 232, et certifier son élection à la présidence des États-Unis. Trump a demandé à ses partisans républicains à la Chambre et au Sénat de faire dérailler ce processus, tout en demandant à ses partisans d’extrême droite de descendre dans les rues de Washington le même jour. «Grosse manifestation à Washington le 6 janvier. Soyez-y, ce sera fou», a-t-il tweeté, soulevant le spectre de la violence.

De violents affrontements dans les rues de la capitale américaine, prévient Ignace, pourraient fournir à Trump le prétexte pour «invoquer la loi sur l’Insurrection et mobiliser les militaires».

Ignatius souligne également la purge par Trump des hauts dirigeants civils du Pentagone et l’installation d’une cabale de loyalistes fascistes. Le secrétaire à la Défense par intérim, Mark Esper, a été licencié à la fois en raison de sa réticence à soutenir une frappe militaire contre l’Iran et pour son opposition publique à la proposition de Trump d’invoquer la loi sur l’insurrection pour attaquer les manifestations anti-violence policière l’été dernier. Cette loi permet au président de déployer exceptionellement des troupes régulières dans les rues des États-Unis.

«Les dernières semaines du mandat de Trump seront également une véritable poudrière en raison du risque de troubles à l’extérieur», écrit Ignatius, qui souligne les récentes attaques à la roquette contre le complexe tentaculaire de l’ambassade américaine dans la zone verte de Bagdad et la menace de représailles contre l’Iran que Trump avait tweeté. Enfin, il cite le 3 janvier, date anniversaire de l’assassinat par drone l’an dernier du leader iranien Qassem Suleimani et du commandant de la milice irakienne Abu Mahdi al-Muhandis.

En réalité, les États-Unis ne cessent d’intensifier leurs menaces militaires contre l’Iran. La marine américaine a envoyé dans le golfe Persique le sous-marin nucléaire USS Georgia, armé de missiles de croisière, ainsi que les navires de guerre l’accompagnant. Ils vont rejoindre le groupe de frappe du porte-avions USS Nimitz, déjà déployé dans la région.

Comme en a averti le «World Socialist Web Site» dans une perspective du 17 novembre intitulée «En plein coup d’État électoral, Trump menace de déclencher une guerre catastrophique contre l’Iran»:

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Une attaque contre l’Iran, et les inévitables représailles iraniennes, avec la mort potentielle d’un grand nombre de soldats américains, fourniraient à Trump le prétexte pour imposer la loi martiale et refuser de rendre la Maison-Blanche. À 62 jours de l’inauguration présidentielle prévue en janvier, le danger d’une telle provocation est omniprésent.

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Ignace conclut sa sinistre chronique en assurant que «Trump ne réussira pas à renverser la Constitution, mais il peut faire d’énormes dégâts dans les semaines à venir». La solution, dit-il, est que les républicains se rendent à la Maison-Blanche et disent à son président: «Cela doit cesser».

CNN, quant à elle, rapporte «une anxiété croissante» au sein de l’armée sur ce que Trump pourrait faire dans les semaines qui précèdent son départ. «Le président ordonnera-t-il une action militaire inattendue, comme une frappe sur l’Iran, ou attirera-t-il d’une manière ou d’une autre les militaires dans ses efforts pour renverser le résultat des élections», telles étaient les questions qui préoccupent le Pentagone, selon CNN.

Le reportage cite près d’une douzaine d’officiers supérieurs en service actif qui se sont exprimés sous couvert d’anonymat. Ces officiers avaient dressé des «listes» de toutes les actions potentielles que Trump pourrait entreprendre au cours du mois prochain, y compris de nouvelles purges de hauts fonctionnaires, notamment des militaires.

Il cite une déclaration du général James McConville, chef d’état-major de l’armée de terre, et de Ryan McCarthy, secrétaire de l’armée de terre nommé par Trump, selon laquelle «l’armée américaine n’a aucun rôle à jouer dans la détermination du résultat d’une élection américaine». Des officiers supérieurs interrogés par CNN ont noté que, de mémoire d’homme, personne ne s’était senti obligé de faire une telle déclaration, qui équivaut à une assurance que l’armée américaine ne mènerait pas de coup d’État.

CNN a cité plusieurs officiers déclarant que «pour le reste de son mandat, si Trump donne des ordres, la clé sera de savoir s’ils se révéleront légaux. S’ils ne sont pas légaux, et qu’on ne peut pas dissuader le président de donner des ordres potentiellement illégaux, cela pourrait soulever des questions difficiles sur ce que les hauts responsables militaires feront ensuite».

Pour sa part, le chroniqueur républicain anti-Trump Bill Kristol a rapporté via Twitter qu’on lui avait «dit de manière fiable que les hauts responsables militaires du Pentagone sont plus alarmés encore qu’ils ne l’ont été il y a quelques semaines lorsque Mark Esper a été licencié. La nouvelle équipe de loyalistes de Trump, qui occupent les postes civils les plus élevés, ne semble pas être là uniquement pour améliorer leurs CVs, comme l’a dit quelqu’un. Ils essaient de trouver, en coordination avec les gens de la Maison-Blanche, «comment faire bouger les choses». Les discussions ayant lieu dans les hautes instances, a-t-il dit, étaient «sans précédent».

Le Washington Post lui, a écrit le 26 décembre que les actions de Trump au cours des prochaines semaines «pourraient faire paraître le reste de sa présidence chaotique comme placide», ajoutant: «Les possibilités comprennent des ordres étranges aux forces armées…»

Le Post a cité la déclaration du chef d’état-major et du secrétaire de l’armée selon laquelle les militaires ne détermineraient pas le résultat de l’élection. Ensuite il a déclaré: «Les Américains peuvent apprécier ces déclarations — tout en se sentent horrifiés qu’elles soient nécessaires. Nécessaires pour que les hauts gradés de l’armée disent que l’armée n’aidera pas à organiser un coup d’État».

Ce n’est pas là la seule raison d’être horrifié. Si les chefs d’état-major des armées peuvent considérer l’agitation du général Flynn comme une menace pour la stabilité nationale et la cohésion et la discipline de l’armée, alors il n’y a aucune raison de douter que Flynn a des contacts et des sympathisants dans le corps des officiers, qui partagent son idéologie fasciste. Qu’ils soient ou non en nombre suffisant et organisés pour lancer un coup d’État, cette fois un seuil a été franchi. Un coup d’État militaire aux États-Unis n’est plus seulement imaginable, mais il constitue un danger réel et actuel.

Newsweek a publié un article intitulé: «Le discours de Donald Trump sur la loi martiale a mis les militaires en alerte rouge». L’analyste chevronné des affaires militaires William Arkin rapporte que «des officiers de haut rang ont discuté de ce qu’ils feraient si le président déclarait la loi martiale. Les commandements militaires responsables pour Washington DC ont entrepris de dresser des plans de contingence secrets au cas où les forces armées seraient appelées à maintenir ou à restaurer l’ordre civil pendant la période d’inauguration et de transition».

Arkin a ajouté que si les officiers supérieurs ont insisté pour dire qu’ils ne se joindraient pas à un coup d’État pour renverser l’élection, «ils craignent que les militaires ne soient aspirés dans une crise causée par Trump. En particulier si le président tente de rassembler des milices privées et paramilitaires pro-Trump, dans le but de perturber la transition et d’amener la violence dans la capitale».

Arkin a cité un ancien commandant du Commandement du Nord (Northcom, anonyme, qui a déclaré: «Bien que je sois convaincu que les dirigeants militaires ont la tête sur les épaules, la folie est sans précédent et les possibilités sont infinies».

Arkin se référait à une déclaration faite par Trump en mars, qu’il avait «le droit de faire beaucoup de choses dont les gens n’étaient même pas au courant». Il rapporte que lors des délibérations sur la déclaration d’urgence concernant la pandémie de coronavirus, Trump a été « informé par son équipe de sécurité nationale sur un large éventail de pouvoirs extraordinaires à sa disposition. Cela comprend des plans militaires secrets pour supprimer les troubles civils dans la ‘région de la capitale nationale’ et des pouvoirs extraordinaires contenus dans les plans de continuité du gouvernement, tous deux révélés pour la première fois dans Newsweek ». Sont également inclus les Documents secrets d’action présidentielle d’urgence (PEAD) rédigés pendant la guerre froide, qui permettent de déclarer une «urgence nationale illimitée».

Dov S. Zakheim, un ancien sous-secrétaire à la Défense sous George W. Bush a publié un article intitulé «Durant ses derniers jours, Trump tente de transformer l’armée en un pion politique». L’article est paru sur le site web «The Hill». Zakheim y avertit que bien que les hauts responsables militaires aient déclaré qu’ils n’interviendraient pas dans l’élection, «Trump pourrait choisir d’invoquer la loi sur l’Insurrection ou d’émettre un autre ordre moins clairement illégal mais qui enverrait l’armée dans les rues de l’Amérique».

Faisant référence à «Sept jours en mai», roman à succès de 1962 et au film qui l’a suivi, traitant d’un coup d’État militaire aux États-Unis, Zakheim écrit: «Aujourd’hui, cependant, c’est l’armée qui est un rempart essentiel de la démocratie américaine et du contrôle civil alors que l’ère Trump touche à sa fin…».

Le fait que l’armée soit exaltée en tant que garante de «la démocratie et du contrôle civil» témoigne de la désintégration des formes démocratiques de gouvernement aux États-Unis sous l’impact de guerres sans fin, d’attaques incessantes des droits démocratiques et de niveaux d’inégalité sociale sans précédent dans l’histoire. La tentative de Trump de renverser la Constitution américaine est le résultat de ce processus, et non sa cause.

Il a été aidé et encouragé par les démocrates et les médias bourgeois, qui ont pris la décision délibérée de minimiser et de dissimuler au public l’énorme danger et les conspirations émanant de la Maison-Blanche.

Biden et les démocrates ont choisi d’ignorer le refus de Trump de concéder l’élection et ses réunions à la Maison-Blanche pour discuter la possibilité d’imposer la loi martiale pour rester au pouvoir.

Lundi, Biden a prononcé un discours dans lequel il s’est plaint que la cabale de loyalistes fascistes installée par Trump au Pentagone imposait des «barrages» à son équipe «à l’obtention de toutes les informations dont nous avons besoin de la part du gouvernement sortant dans les domaines clés de la sécurité nationale». Son souci, dit-il, était d’éviter «toute fenêtre de confusion ou de rattrapage que nos adversaires pourraient tenter d’exploiter».

Le fait que l’équipe de transition de Biden soit exclue du Pentagone parce que les personnes nommées par Trump tentent d’en faire le centre d’un coup d’État extra-constitutionnel pour renverser l’élection est délibérément ignoré.

Le souci primordial du Parti démocrate n’est pas de dévoiler et de faire échouer les conspirations de Trump. C’est bien plutôt d’empêcher les masses de travailleurs de prendre conscience du danger et de s’engager dans une lutte contre lui. Les démocrates considèrent une telle révolte d’en bas comme une menace intolérable des intérêts de Wall Street et de l’impérialisme américain qu’ils défendent.

Si Biden parvient à occuper la Maison-Blanche le 20 janvier sur la base de l’assurance donnée au Pentagone et à l’oligarchie au pouvoir qu’il défendra leurs intérêts, l’assaut contre les droits démocratiques et la menace de dictature révélée dans les complots de Trump ne feront que se poursuivre et s’approfondir.

(Article paru d’abord en anglais le 29 décembre 2020)